Au début du XIXe siècle, les Lumières viennent tempérer le merveilleux. Les chimères antiques et médiévales (sphinx, minotaure, hippogriffe, basilic…) s’effacent derrière des entités composites nées du galvanisme et du bistouri, comme la créature cadavéreuse de Frankenstein (Mary Shelley, 1818) ou les bipèdes grotesques de L’Ile du Dr. Moreau (H.G. Wells, 1896). C’est à la science que monstres et mutants puisent désormais leur inspiration.

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Hiroshima irradiant la littérature populaire, Spider-Man doit ses super-pouvoirs à une morsure d’araignée radioactive. La découverte de la double hélice de l’ADN, en 1953, redéfinit l’imaginaire collectif. Dans le film de 2002, c’est un arachnide génétiquement modifié qui confère à Peter Parker le don merveilleux d’éjaculer de la soie par les poignets! Les progrès de la génétique s’illustrent à travers les deux versions de La Mouche. Dans La Mouche noire (1958), le savant qui s’est malencontreusement téléporté en compagnie d’un diptère sort de translation avec une tête d’insecte. Dans le remake de David Cronenberg (1986), l’ADN des deux voyageurs fusionne et l’hôte humain se métamorphose au cours d’un dérèglement cellulaire terrifiant.

Bonjour les dinosaures

Se détournant des espaces galactiques, la SF investit les inframondes balbutiants que sont la génétique et l’informatique. Dans Blade Runner (1982), de Ridley Scott d’après Philip K. Dick, l’humanité de souche redoute d’être infiltrée, débordée par les «réplicants», des humains génétiquement améliorés.

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La biologie moléculaire devient grand public avec Jurassic Park (1993). Cet énorme succès de Steven Spielberg, adapté du best-seller de Michael Crichton, se base sur une idée fascinante: séquencer l’ADN des dinosaures à partir de leur sang retrouvé au creux de moustiques piégés dans l’ambre… L’hypothèse fait tourner la tête de tous les gosses de la planète, et tant pis si nul ADN ne pourrait survivre 65 millions d’années.

Bienvenue à Gattaca (1997), d’Andrew Niccol, replace la lutte des classes dans un cadre de hiérarchie génétique: l’élite se compose de citoyens au génotype irréprochable; ceux qui sont nés par voie naturelle balaient la cour. Cet eugénisme hi-tech renvoie au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et à certaines thèses infâmes. A ce propos, Ces garçons qui venaient du Brésil (1978) imagine que Hitler a été cloné à des dizaines d’exemplaires dans l’espoir que les surgeons maussades puissent un jours ressusciter le IIIe Reich!

Invasions de clones

L’ADN est entré dans le langage courant. Clones, mutants et chimères pullulent sur les écrans. Dans Alien, la résurrection, Ellen Ripley est clonée à partir d’une goutte de son sang mêlé de gène alien. Dans Star Wars, épisode II: L’Attaque des clones, le chasseur de primes Jango Fett est cloné à des dizaines de milliers d’exemplaires pour constituer la future armée impériale. Le thème du clonage entre en supernova dans l’étrange Annihilation, d’Alex Garland: une singularité se développe sur la côte des Etats-Unis. Au sein de cette zone se déroule un «transport génétique horizontal» brassant tous les génomes animaux et végétaux. Les soldats qui en réchappent ne sauront jamais s’ils sont eux-mêmes ou leur clone…

Finalement, la découverte du génome humain en 2001 n’a eu qu’une incidence mineure, juste une fallacieuse plus-value de vraisemblance, sur le cinéma de science-fiction habilité à extrapoler. Elle a permis en revanche aux séries policières d’accélérer le tempo.

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Il est révolu le temps où Sherlock Holmes et Maigret ramassaient un mégot de cigarette à bout doré ou un fragment de bouton de manchette. Il suffit d’un rien d’ADN récolté sur un peigne, dans un chewing-gum ou au dos d’un timbre collé en 1973 pour trouver l’assassin. Si le séquençage du génome humain prend 48 heures, il brille par son immédiateté dans les séries américaines (NCIS, Les Experts…): un génie de la police scientifique tape sur son clavier avec vélocité et hop! ça matche! En prison les vilains! Du côté de la réalité, les tribunaux américains se plaignent d’un «effet Experts»: gavés de séries, les jurés exigent des tests ADN dispendieux et inutiles…