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Les deux protagonistes de «La fille qui brûle» vont trouver dans un asile psychiatrique désaffecté un terrain propice à leurs rêveries.
© David Henderson

Livres

L’adolescence, cette inoubliable transe

Claire Messud lie le destin de deux enfants qui franchissent le seuil de ce territoire incandescent menant à l’âge adulte. L’Américaine déploie toute sa subtilité dans ce roman d’apprentissage qui fraie avec le merveilleux

C’est sans doute parce qu’elle a un père français que Claire Messud – née en 1966 dans le Connecticut – a fait ses premières gammes en mettant en scène, dans La vie après, une adolescente confrontée aux inavouables secrets d’une famille de pieds noirs retirés dans le sud de la France. Puis la romancière a changé de registre pour évoquer les affres de la vieillesse dans Une histoire simple, avant de signer Les enfants de l’empereur, tableau grimaçant des vanités new-yorkaises, à la veille du 11 septembre 2001. Claire Messud, c’est également le magnifique portrait esquissé dans La femme d’en haut, l’inoubliable Nora, une institutrice dévouée et routinière qui passe son temps à s’effacer jusqu’à ce qu’elle secoue avec fracas ses hardes de femme invisible.

Nouveau changement de décor avec La Fille qui brûle, histoire d’une amitié malmenée, à l’âge où l’on sort de l’enfance et de l’innocence pour plonger dans les sables mouvants de l’adolescence, le temps des espérances les plus chimériques et des désillusions les plus cuisantes. Nous sommes dans le Massachusetts, à Royston, une minuscule bourgade assoupie entre un pub irlandais et une mercerie qui tient de la caverne d’Ali Baba. Ce capharnaüm débordant de colifichets inutiles ne cesse de titiller la narratrice, Julia Robinson, fille d’un dentiste et d’une journaliste féministe free lance, critique gastronomique à ses heures.

Mordue par un pitbull

Ce que nous raconte d’abord cette gamine de 11 ans, c’est l’été miraculeux qu’elle a passé avec Cassie Burns, son double, son alter ego, comme une sœur siamoise liée au même cordon ombilical – celui d’une indéfectible amitié. De quoi réconforter cette Cassie, inconsolable depuis la mort de son père dans un accident de voiture, un fantôme dont elle ne possède qu’une photo jaunie, pas grand-chose, mais assez pour se persuader à chaque instant qu’il reste «son ange protecteur». Julia et Cassie. Cassie et Julia. Même yeux bleus pour ces deux écolières qui, à la fin de la sixième, commencent leurs vacances en s’occupant des chiots et des chatons de la Société protectrice des animaux de Royston, un hobby qui coûtera cher à Cassie, cruellement mordue à la main par son pitbull préféré.

Et c’est avec un énorme pansement qu’elle finira par s’aventurer sur des sentiers interdits, à la périphérie de la ville, l’inséparable Julia à ses trousses. Magie de la littérature, le roman bascule soudain dans le merveilleux, comme une traversée du miroir, lorsqu’elles pousseront en tremblant la mystérieuse porte d’un ancien asile psychiatrique désaffecté, perdu en pleine forêt, où l’on séquestrait jadis les femmes en perdition.

Comme Alice au pays des merveilles

Très vite, cette maison hantée servira de refuge à Julia et à Cassie. Un «monstre presque humain», un vaisseau-fantôme qui, chaque jour, sera le théâtre de leurs aventures imaginaires, avec ses vitraux à résille pourpre, ses balustrades rococo et son sol à damiers, parfaite réplique de celui où Alice explore son pays des merveilles. Belle occasion de s’identifier aux personnages de Lewis Carroll, tout en revisitant la mythologie grecque pour endosser les rôles de Jocaste, d’Œdipe, de Clytemnestre ou d’Héraclès… «C’était comme s’enfoncer dans un rêve, un rêve partagé» dit la narratrice, tiraillée entre l’éblouissement et la peur, quand elle imagine «toute la tristesse des femmes jadis internées là, les adolescentes anorexiques, les jeunes mères qui croyaient entendre des voix, les vieilles femmes définitivement ébranlées par des tragédies personnelles».

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Et puis, brutalement, cette trop belle histoire va se déchirer. Claire Messud raconte comment ses deux héroïnes affronteront les années de lycée sur des chemins divergents. Entre elles, il y aura des malentendus, de longs silences, des jalousies amoureuses et, dans le foyer de Cassie, la présence auprès de sa mère d’un intrus qui a pris la place de son père, dont la disparition continue à l’obséder. «Notre amitié ressemblait à une ville que l’on n’aurait pas visitée depuis une éternité», constate Julia, pendant que Cassie s’éloigne chaque jour un peu plus, au point de devenir méconnaissable. Avant d’être recherchée par la police de Royston, elle finira par disparaître, en quête de ce père qui, croit-elle, est toujours de ce monde. Une mythomane, Cassie?

Une solitude si humaine

Le récit se referme sur un de ces secrets de famille qui font le miel des romanciers, après que le lecteur a médité sur les tourments de l’adolescence, un arrachement trop brutal au monde enchanté de l’enfance. «Parfois, je me disais que grandir en étant une fille […] c’était apprendre à avoir peur. Pas exactement à être parano, mais toujours à rester sur ses gardes, comme quand on vérifie l’emplacement de la sortie de secours au cinéma.» Ainsi s’exprime Julia son rapport intime au monde.

Sur la vulnérabilité de cet âge-là, sur les métamorphoses du corps et de l’âme, Claire Messud signe des pages subtiles, au fil d’un scénario qui tient du récit d’apprentissage autant que du conte féerique. Avec cette mise en garde de la narratrice: «J’avais fini par prendre conscience de la solitude de chacun de nous, et du peu de notre existence que nous pouvons partager avec les autres.»


Claire Messud, «La fille qui brûle», traduit de l’américain par France Camus-Pichon, Gallimard, 255 p.

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