«Celui qui parle d’hédonisme californien n’a jamais passé un Noël à Sacramento.» L’exergue donne le ton. Ni plages, ni surf, ni fun: Lady Bird montre l’envers du décor californien en plongeant dans le quotidien morose de la middle class.

Elle s’appelle Christine McPherson, mais ne répond qu’au nom de «Lady Bird». C’est l’identité qu’elle s’est choisie, son nom de guerre. Elle a 17 ans, des mèches rouges, un caractère entier, des comportements extrêmes, comme s’éjecter d’une voiture en marche pour couper court à une conversation exaspérante, et des rêves de grandeur incompatibles avec la situation précaire de sa famille.

Larry, le père chômeur, soigne sa dépression. Marion, la mère, est infirmière. Elle a des principes, elle connaît la valeur de l’argent. Elle réagit avec rudesse aux fantaisies insoucieuses de sa fille. La famille compte encore un fils adoptif, Miguel, un cerveau sorti de Harvard qui n’a trouvé qu’un job de caissier à la supérette. Alors, quand Lady Bird rêve de faire des études sur la côte Est, là où «il y a de la culture, des écrivains», sa mère regimbe.

«Etincelle révolutionnaire»

Greta Gerwig, blonde égérie du cinéma indépendant américain, a écrit le scénario de plusieurs des films dans lesquels elle joue (Hannah Takes A Stair, Northern Comfort), comme ceux de l’inoubliable Frances Ha et de Mistress America, réalisés par son partenaire, Noah Baumbach. Elle a coréalisé Nights and Weekends en 2007. Aujourd’hui, elle s’installe fermement derrière la caméra avec le réjouissant Lady Bird.

Née à Sacramento en 1983, Greta Gerwig s’est vaguement inspirée d’elle-même pour définir le personnage de Lady Bird. Cette cousine de Juno (Ellen Page) ou de la Young Adult (Charlize Theron), imaginées par Jason Reitman et Diablo Cody, se distingue de la masse des héroïnes hollywoodiennes par ses défauts, sa fantaisie, sa complexité, son insatisfaction, son refus de suivre les chemins que la société lui assigne. Lady Bird est le visage de la mutation soudaine que traverse le cinéma; elle symbolise l’émergence tardive mais impérieuse des femmes. Variety y voit une «étincelle révolutionnaire». Greta Gerwig, qui s’est longtemps sentie écartée des films faits par des hommes, admire Kathryn Bigelow, Claire Denis ou Agnès Varda, cette dernière étant «aussi douée que Truffaut, Godard ou son mari (Jacques Demy, ndr)».

Soif de glamour

Lady Bird a honte d’être pauvre. Elle rêve d’habiter dans la grande maison aux volets bleus. Elle a soif de glamour et ment un peu sur son statut social. Elle étudie dans un lycée catholique où la discipline est stricte. Elle veut plein de choses sans savoir vraiment quoi, brigue la présidence de la classe, intègre le cours de théâtre, cherche à amadouer la fille riche et cool du lycée.

Lady Bird n’est pas du genre à se languir pour un garçon. Elle flirte avec le fiancé idéal, Danny, fils de bonne famille, mais tombe de haut quand elle le surprend en train d’embrasser un garçon; elle perd sa virginité en quelques secondes entre les bras de Kyle, le bad boy cousu de thunes.

Délectables punchlines

Prompte à excommunier ses proches, Lady Bird pourrait se fourvoyer sur le chemin de la solitude et de l’autodestruction. Mais la badass a bon cœur, la punk attitude s’adoucit. Greta Gerwig amende son personnage avec délicatesse. En route pour le bal de promo avec ses amis chics, Lady Bird laisse tout tomber pour retrouver sa vraie copine, qu’elle a snobée. Etudiante à New York, elle prend une muflée sévère, brûle un cierge. La fille qui essayait différents rôles pour voir celui qui lui convenait le mieux trouve soudain le sien: c’est être elle-même, accepter son prénom et son destin, chérir Sacramento la provinciale et son pont sur la rivière, et l’étouffant amour maternel, et ces années de formation qui déjà s’éloignent…

La cinéaste pique son film de touches amusantes, punchlines délectables («Vous allez divorcer? – On n’a pas les moyens…») ou comique de situation (la nonne qui, dans les surboums, veille à ce qu’il y ait «15 centimètres pour le Saint-Esprit» entre le pubis des danseurs), mais excelle à faire sentir la mélancolie du soir et des êtres.

Saoirse Ronan tient le rôle de Lady Bird. D’une beauté préraphaélite sidérante, cette Irlandaise diaphane au regard liquide peut s’enorgueillir, à 23 ans, d’une filmographie impressionnante: The Lonely Bones, de Peter Jackson, Hanna, de Joe Wright, The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson, Lost River, de Ryan Gosling, ou Brooklyn, de John Crowley. Avec Lady Bird, qu’elle porte de bout en bout, elle entre de plain-pied dans l’histoire du cinéma.


Lady Bird, de Greta Gerwig (Etats-Unis, 2017), avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts, Lucas Hedges, Timothée Chalamet, 1h34.