«Poker face». Peau, cœur, fesses. Peau dont on macule la porcelaine de giclure rouge hémoglobine. Sur l’écran en hémicycle qui circonscrit la scène, un cœur humain aux artères sectionnées, pressé comme un fruit ruisselant. Et puis les fesses de Lady Gaga. Pas un gramme de cellulite, moulée dans un bikini qui crache des gerbes d’étincelles, une robe à cristaux vert luminescent ou une simple membrane de plastique translucide, chaque sein sous un X de bande adhésive blanche.

«Aimeriez-vous que je meure pour vous? Chaque soir, je saigne sur scène pour 20 000 personnes. Vous êtes ma religion.» Hurlements «adulescents», dimanche soir au Hallenstadion de Zurich. La star la plus convoitée de la planète (plus de un milliard de clics sur YouTube) est à portée de vue, et c’est le brassage en règle: jeunes groupies de la première heure sous des perruques fluo, trentenaires et quadras branchés, gays et lesbiennes, et autant de fans à peine sortis de l’enfance encadrés par papa et maman.

Ils sont venus acclamer une jeune femme de 24 ans qui n’existe pas. C’est sa force. Ce que l’on sait réellement de Stefani Germanotta – rien – est inversement proportionnel au succès de son premier album. The Fame, 12 millions de copies vendues et un florilège de hits. La renommée n’a pas d’odeur, l’argent non plus d’ailleurs. «Je déteste le fric», lâche-t-elle dans un des longs interludes entre les chansons. «Il n’y a qu’une seule chose que je déteste autant. Et cette chose, c’est la vérité.» Quitte à mentir, autant prendre son temps. Lady Gaga en concert, c’est 50% de musique, 50% de prêche, le tout sur deux heures et demie de show.

Parce qu’elle n’est personne, camouflée sous ses chapeaux de reine des neiges à lamelles motorisées, la star sait plaire à tout le monde et parle de gloire comme d’un bien commun. «Si, comme moi, vous ne faisiez pas partie au lycée des gens populaires et sexy, un jour vous serez sur une scène comme celle-ci, pour chanter devant tout le monde.» Typiquement le genre de gadget rhétorique que Lady Gaga arbore à loisir. C’est que derrière son armada de danseurs aux pectoraux glabres, ses Cadillac piratées et autres rames de métro échouées sur scène, Lady Gaga a l’art de l’inclusion. Quand un fan lui lance un tee-shirt sur scène, elle l’enfile, bonne poire. Dessus on peut lire: «You’re fucking famous’ cause you were born this way.»

Oui, Lady Gaga a les gènes d’une bête de scène; elle ne pratique d’ailleurs pas le play-back. Assise au piano, elle dévoile un titre («You and I») de son prochain disque (prévu pour la fin de l’année), numéro de voltige où sa voix rauque et élastique joue les divas soul, trois accords au groove imparable glissés sous les doigts. La classe. Le reste? 17 séquences et autant de tubes parfaitement chorégraphiés, moulés dans des arrangements sans surprise, mi-électroniques mi-acoustiques, et saupoudrés de l’indispensable dose de provocation et de militantisme dont la chanteuse s’est fait une réputation.

«Voici mon danseur Michael. Il est fantastique parce qu’il aime les filles suisses. D’ailleurs il aime aussi les garçons. En fait il aime tout le monde, comme Jésus.» Une majorité de la salle lève les bras, par-dessus quelques huées de protestation. Dans une tribune un peu plus haut, un jeune fan se trémousse – papa et maman lèvent un sourcil circonspect.

C’est ça la technique Gaga: une manière de subversion grand public servie sous le sceau de l’autodérision. La voilà qui perd par inadvertance un de ses faux cils géants. «Fuck fashion!» Un peu plus tard, elle se laisse ceinturer par les tentacules géants du «Fame monster», le «monstre de la gloire» aux mâchoires béantes et dents pointues. Les haut-parleurs balancent les paroles de «Paparazzi», alors que le Hallenstadion crépite effectivement de flashs et que Lady effleure distraitement l’hystérie des premiers rangs, l’air légèrement dégoûté. Après les déclarations d’amour, place au cynisme d’une mise en abyme terriblement photogénique. Reine du bluff, Miss Gaga? Peu importe la main tant qu’on remporte la mise. Pop, pop, pop, pop, «Poker face».

Oui, Lady Gaga a les gènes d’une bête de scène; elle ne pratique d’ailleurs pas le play-back