Lady Gaga est une chanteuse qu’on voit de loin. La télévision, évidemment, est le lieu privilégié de ses excentricités. En juillet dernier, elle débarquait verte et ficelée sur le plateau d’une chaîne allemande, emmaillotée dans une centaine de peluches Kermit la Grenouille. Sourire sucré: «Il s’agissait d’un commentaire sur le port de la fourrure.» Le même mois, le tout-puissant blogueur des people Perez Hilton faisait treize fois mention d’elle sur son site web.

La chanteuse de 23 ans, tout en bâton de rouge à lèvre et en larmes de rimmel, se garde bien d’afficher le moindre second degré. A tel point qu’elle n’en paraît jamais déguisée – c’est sa plus grande force. Elle a su se définir en personnage central d’une théâtralité personnelle et commerciale, comme d’autres l’ont fait avant elle. Madonna, Prince, Jackson. Mais Gaga va plus loin: elle revendique la démarche, cite Klaus Nomi et Warhol en exemple, «parce qu’ils se regardaient vivre leur propre rôle».

Son premier album ressort aujourd’hui, augmenté de huit nouveaux titres, sous le slogan The Fame Monster. Monstre sacré autoproclamé, en quelque sorte, célébrité formatée pour une génération éduquée à la télé-réalité. Le passage de la Lady à l’émission American Idol (grande sœur de la Star Academy), en avril 2009, faisait exploser les ventes de son disque.

De la télé-réalité, elle n’en a pourtant jamais fait. Stefani Joanne Angelina Germanotta a préféré faire des études. Piano dès 4 ans, musique, théâtre. Et surtout histoire de l’art dès 17 ans, à l’Université de New York, tout en écumant la scène des clubs gays de la ville, «avec maman, puisque je n’avais pas l’âge légal pour entrer.» Spectacles burlesques, cocaïne et musique électronique, l’heure est aux errances nocturnes; Miss Germanotta fait ses armes. Elle sera finalement repérée par le chanteur Akon, qui convainc le label Interscope de la signer, et la totémise en référence à son timbre de voix, qui lui rappelle celui de Freddy Mercury et son titre «Radio Gaga».

Lady écrit d’abord pour les autres, Britney Spears, ou Pussycat Dolls. Elle affûte sa plume, attend dans l’ombre. Elle le sait: son premier album s’intitulera The Fame ( «la célébrité»), six hits sur quatorze plages, rien à ajouter. «La qualité d’une chanson se mesure au nombre de styles qu’elle peut englober, clame-t-elle. Si un titre tient en acoustique, en country, en gospel, ou simplement au piano, c’est bon signe.»

Il fallait voir Gaga sur le plateau de Taratata, en septembre, dérouler ses refrains seule au clavier, debout sur le tabouret. «Je commence toujours par écrire les refrains. Sans cela, rien ne sert de continuer.» Des mélodies imparables, lisses comme pop, qui esclavagisent l’oreille dès la première écoute.

Oui, l’écriture se veut ouvertement addictive, joue d’emblée les leitmotivs wagnériens, le génie en moins. Mais la comparaison ne s’arrête pas là. Sur scène, Lady Gaga maximise aussi le regard au gré de shows millimétrés, ensanglante sa garde-robe, finit pendue au-dessus du podium, pour mieux souiller l’audimat. «L’habit fait la musique, dit-elle, il n’y a aucune frontière, c’est une seule et même démarche.»

L’œil et l’oreille en parfaite synergie; Lady Gaga a bien assimilé les préceptes centenaires de l’œuvre d’art totale. Sauf que. Aujourd’hui, le public est avide de coulisses, et non plus seulement de grand spectacle. Qu’y a-t-il de l’autre côté du masque? Trois fois rien, le moins possible – «même ma mère m’appelle Gaga.» L’envers de la chanteuse n’est qu’un vaste miroir. Dans ce palais des glaces infini, chacun peut contempler sa propre soif d’ascension. Il y a de la place pour tout le monde.

Lady Gaga, The Fame Monster (Interscope/Universal)