A la fin, quand l’assistante a ramassé la pile des dessins, les gerbes de fleurs, toutes ces petites attentions que Gaga a sanctifiées d’une seule main apposée, Tony tapote son microphone des deux mains. C’est un morceau de 1931, une Amérique de crise qui s’enivre dans le swing, It Don’t Mean a Thin g de Duke Ellington. Tony a connu Duke, comme il a connu Billie Holiday, qui lui avait proposé de venir faire le bœuf à Harlem; il a connu Ella, Nina, Dinah, la cohorte infinie de celles qui ont chanté cet hymne avant ce soir. Il pourrait prendre Gaga à la légère, la remettre à sa petite place de touriste qui s’attaque à l’Everest. Mais à ce moment-là, il n’est qu’un grand-papa en veston poussin pâle, le nonno de Little Italy, qui regarde sa petite-fille lui rendre hommage à lui, à sa mémoire et à son époque. Elle a même tatoué sur son bras droit un dessin de Bennett, la trompette de Miles, avec cette signature calligraphiée: Benedetto.

Ce n’est pas un caprice. Dans l’Upper West Side de Manhattan, Joe et Cynthia Germanotta, les parents de Gaga, tiennent une trattoria où l’on passe du Frank Sinatra, du Dean Martin, du Tony Bennett, toute l’Italo-Amérique des crooners dont on sait qu’ils font digérer mieux qu’une grappa. Quand elle avait 14 ou 15 ans, bien avant son anoblissement, Stefani Joanne Angelina Germanotta avait participé à un concours de jazz de l’Etat de New York. Elle représentait son école, sa patrie; elle ne chantait pas du Tony Bennett, elle chantait du Anthony Dominick Benedetto: le parrain d’Astoria, Queens, la petite frappe enchantée qui servait enfant dans les pizzerias du bas de la ville, qui mendiait un pourboire contre une chanson. Lady Germanotta, ce soir de Montreux, ne baise pas délicatement la joue de Bennett. Elle embrasse sa propre enfance et, dans cet instant proustien où un octogénaire s’arrime à ses refrains pour faire revivre un monde, toutes les imperfections concourent à la vérité de cette extravagante rencontre.

L’Auditorium Stravinski lui-même est un attelage improbable. Plein plus qu’à craquer. Les portes restent ouvertes pour qu’on s’agglutine. Les fans de Lady Gaga ont tenu la barrière tout l’après-midi pour qu’elle leur lance d’une moue harassée: «Vous êtes mes petits monstres.» Dans la salle, les jazzeurs, les popeux, les adolescentes qui affûtent leur cri, ceux qui passaient par là, les sponsors, quatre générations qui n’attendent pas la même chose, ceux qui connaissent à peine Poker Face, ceux qui n’ont jamais entendu parler d’Irving Berlin, de Richard Rodgers, du Great American Songbook, les années 1930, Broadway, quand la pop music ne se résumait pas encore à 140 signes de buzz et de clash. Ce public contredit toutes les statistiques, les fossés générationnels, la logique de la communauté étanche; il est un grand tout avide, prêt à dégainer son téléphone portable pour prouver plus tard qu’il était là. De ces expériences qui ne sont vécues qu’au moment où elles sont partagées.

D’emblée, le ton de la reconstitution est donné. On a posé l’orchestre, deux groupes en réalité, celui de Gaga, celui de Bennett, côte à côte, les cuivres en costard, les deux pianos à queue qui se regardent dans l’air rafraîchi, les pupitres, les petites loupiotes, les grandes lumières architecturales dans le fond pour faire cabaret ou film noir. On est surpris qu’ils n’aient pas trouvé une technique pour que la nuit elle-même passe en noir et blanc. C’est un jazz de cinéma, passé par le filtre de sa mythologie; si Gaga n’était pas aussi allergique aux fumerolles, on laisserait traîner des cigarettes entamées dans des cendriers plaqués or. C’est un décor. L’allure du swing, avant sa substance. Gaga possède une factory warholienne à laquelle elle a dû adresser sa commande. On songe à cet instant aux petites mains appliquées qui ont cousu ses robes avec, sous les yeux, des photographies de Liza Minnelli, de Greta Garbo, de Sarah Vaughan.

Huit changements. On dirait que les interludes de Tony Bennett n’ont pour seul objet que de passer en cabine d’essayage. La robe cotte de mailles au décolleté insondable, la robe Marilyn aux satins froufroutants, la robe filet rouge et boa, le petit blouson Madonna, déstructuré sur un t-shirt de jazz. Chaque fois, des perruques, des tresses énormes, des blondeurs électriques, un mouchoir rouge pour astiquer une trompette. Tout offre prétexte à un tableau hyperbolique où se jouent des féminités pastichées et la nostalgie d’un temps que presque personne, ici, n’a connu. En marge du défilé, la statue presque immuable de Tony Bennett. Il garde son costume, la même veste qu’il y a trois ans à Montreux, quand il avait rendu le même tribut à ce Suisse de Corsier, Charlie Chaplin, avec un Smile d’une profonde mélancolie. Moins Tony bouge, plus Gaga semble fébrile. Comme dans ces films où l’on accélère la marche des astres devant un monument incorruptible. Choc des tempos. Choc des moyens.

Tony ne cherche même pas à compenser les fissures apparentes de sa voix – il a 88 ans. Il s’attaque à Stranger in Paradise comme si le texte et la mélodie étaient des arguments suffisants. Il n’encombre pas un matériau noble d’un stuc de circonstance. Par opposition, la version de La Vie en rose par Lady Gaga, en français s’il vous plaît, semble un gros gâteau meringué dont on ne retrouve pas le fond sous le déluge de chantilly. La robe encore, pardon, elle dit tout: la fanfreluche d’une bonbonnière églantine. Si on n’a pas compris, des spectateurs lui lancent encore des roses qu’elle respire avec de grands gestes de tragédienne. Et la voix. Souvent, Gaga montre qu’elle a compris que le mot «crooner» en anglais vient du murmure. Elle chante Bang Bang, elle chante Cheek to Cheek sans ajouter du vibrato là où il ne devrait y avoir que de la syncope. Mais avec Piaf, en ouvrant les bras comme si elle accueillait tous les malheurs de son temps, Gaga s’écroule sous la Lady. La note tenue jusqu’au bout du bout, jusqu’à l’asphyxie. Jusqu’à l’obscénité d’une performance qui relève de l’athlétisme plus que de la musique.

Tony la regarde à peine. Il se laisse embrasser le front, la commissure des lèvres, l’épaule. Il est une relique sainte, l’icône catholique qu’on trimballe dans les ruelles à pic d’un village calabrais. Il est un trophée. Certains se demandaient avant le concert qui avait le plus à gagner de ce couple désassorti. Tony s’en amuse qui ramène à chaque concert la même blague: «Veuillez acheter le disque que nous avons sorti avec Lady Gaga. Elle a grandement besoin d’argent!» Il est évident, à cet instant, que c’est Gaga qui bénéficie d’abord de cette scène. Elle a dit souvent que Tony l’a sauvée; on croyait que c’était une formule. Il lui permet de chanter enfin, sans l’armada d’assistants, de conseillers, sans les bidules de synthèse et les machins en 3D, une simple et belle chanson de 1933, signée par un homosexuel de génie qui ouvrait le morceau sur ce vers: «I visited all the very gay places.» Une simple et belle chanson, la plus triste qui soit.

Ou alors une autre, Ev’ry Time We Say Goodbye, de Cole Porter en 1944. Elle l’introduit en disant qu’elle est une femme de théâtre, une femme de scène et que, comme toutes les femmes de scène, elle s’effondre lorsqu’elle la quitte. Il y a des cris dans l’assistance. Des «I love you, Gaga.» Lady regarde Tony. Elle a sous les yeux le témoignage vivant, la preuve irréfutable qu’on peut survivre à tout cela. Au triomphe à 25 ans, aux aveuglements du show-business, à l’oubli, aux tranquillisants, au come-back tardif. Tony est ce soir l’analgésique ultime, le doudou magnifique d’une petite fille qui n’a plus peur dans la lumière.

A Manhattan, les parents de Gaga tiennent une trattoria où l’on passe du Sinatra et du Bennett