Elle écrit comme elle chante: sans fard. Même un peu arrangée, la belle traduction de Danièle Robert (qui opère en fait sur un «récit recueilli» par William Dufty) restitue de façon souvent troublante la voix de la plus tragique des chanteuses de jazz. La tragédie, ou son double prosaïque le sordide, imprègne cette réédition d'une autobiographie restée exemplaire dans la littérature du jazz. Parce qu'elle condense sans s'appesantir l'incroyable dureté dans laquelle s'est déroulé le quotidien des dieux du jazz, lorsqu'ils étaient Noirs et nés sous une mauvaise étoile. Dans le cas de Billie Holiday, le viol, la faim, la prison et autres joyeusetés que la puritaine Amérique semble trouver normales, s'agissant d'une femme animée de cette fierté que les riches refuseront toujours aux pauvres. Consciente dès le début de l'échec programmé de cette lutte pour la dignité, Lady Day se bricole des armes de fortune, artificielles comme les paradis qui finiront par se retourner contre elle. L'une d'elles, l'humour, parcourt ces pages avec une insistance qui lui fait mériter comme jamais sa définition de «politesse du désespoir».