Laetitia Dosch, galerie de portraits sensibles

Scène A l’Arsenic, à Lausanne, la comédienne livre «Un Album», une galerie de portraits

Observés dans la rue ou rencontrés de près, ces individus vivent avec sincérité

Ce n’est pas Zouc. Mais il y a beaucoup de la mythique comique helvétique dans Laetitia Dosch. Une même manière de précipiter la matière humaine dans un geste, un regard, un timbre, un phrasé. La même faculté, un peu borderline, de devenir le sujet observé. Comme son aînée qui a marqué des générations d’artistes, Laetitia Dosch n’imite pas, elle intègre, se transforme. L’autre, c’est elle. Et, à l’Arsenic, le public qui a la chance de feuilleter son Album où défilent notamment une voyante crispée, un psy blasé ou un cinéaste survolté, ce public frémit devant la comédienne phénomène qui n’est pas au bout de nos peines.

Née en 1980 à Paris, Laetitia Dosch est joliment siphonnée. Elle l’a prouvé dans Laetitia démine l’Usine, un solo de 2012 où l’artiste balançait des blagues politiquement incorrectes avec une parfaite décontraction avant d’organiser sa propre démolition. A la fin de cet effondrement, la comique allait jusqu’à uriner en scène et, après s’être vautrée dans son pipi, visage compris, tentait de faire la bise à de valeureux spectateurs… Too much? Non, car jamais la belle fêlée ne semble céder à la provocation. On la sent toujours sincère, cherchant une manière de sortir l’audience du cynisme et de l’ironie, boucliers pétrifiés de nos sociétés. «L’idée de ce solo était de rendre le public actif, confirme l’artiste. Quand, après s’être laissé aller au rire, le spectateur assiste à la décomposition de l’humoriste, il est renvoyé à ses propres peurs et est obligé de réagir», précise celle qui a apporté son étonnante étoffe aux spectacles de La Ribot et de Marco Berrettini, champions de la déconstruction scénique.

Mais Laetitia Dosch ne s’illustre pas uniquement hors du classicisme théâtral. On l’a vue le regard égaré dans Division familiale, pièce écrite et mise en scène par Julien Mages au Poche, en 2007, ou le cœur chaviré dans Mesure pour Mesure dirigé par Jean-Yves Ruf à Vidy, deux ans après. Shakespeare, encore lui, vient d’occuper ses soirées. La comédienne boucle une grande tournée française de La Mégère apprivoisée, où elle a tenu le rôle-titre sous la direction de Mélanie Leray. Et encore, dernier indice pour situer cette comète venue se former à la Manufacture, à Lausanne en 2003. Sur son site (www.cieviandehachee.com), on retrouve la couverture des Inrocks de juillet 2014 où la belle rebelle pose entre Manuel Vallade et Stanislas Nordey. «Tous en lutte», peut-on lire sur leurs trois torses nus.

Pas de nudité à l’Arsenic. Mais une vraie mise à nu. On a la sensation de les rencontrer vraiment, ces êtres que Laetitia a observés dans la rue ou qu’elle a très bien connus. Ce qui frappe surtout, c’est la délicatesse de cette galerie d’individus. Un bébé au pas mal assuré, avec ses pertes d’équilibre, ses élans chaotiques. Cette vieille, toute vieille dame, prostrée dans un fauteuil, qui râle et bat l’air de ses mains déformées. Cette maîtresse de maison qui fait visiter son intérieur et ponctue chacune de ses phrases d’un rire gêné. Cette monitrice sportive aussi, au verbe musclé, à la formule consacrée. Ou encore ce psy goujat, qui, de dos et clope au bec, balance de sa voix très grave: «Comment ça va, votre mère, cette connasse?» ou «C’est des pensées de curé, tout ça.» Un type pas sympa.

Laetitia, qui travaille avec Yuval Rozman depuis une année sur ce projet, explore aussi le groupe, la multitude. On la croise sur un tournage très animé, on la retrouve dans un parc à chiens. Et puis, elle est encore cette liane allumée dans une discothèque – seul moment de musique en scène. Ce qui séduit dans cette traversée livrée sur une moquette rose où des silhouettes sont imprimées (décor de Nadia Lauro)? Que l’actrice enchaîne les portraits en toute fluidité, sans marquer aucune coupure, comme si chaque personnage naissait du précédent. Et que, même quand elle restitue un tocard ou un désespéré, elle lui donne une légitimité. Comme si sa démarche ne visait pas à dégager une vérité universelle, mais cherchait la vérité de chacun, très humblement. C’est en cela aussi que Zouc n’est pas loin. Dans cette conscience qu’on est bien plus souvent étranger à soi-même qu’un étranger pour l’autre. Suffit d’écouter et d’observer. Sans juger.

Un Album, jusqu’au 7 juin, Arsenic, Lausanne, 021 625 11 36, www.arsenic.ch

Comme son aînée, Laetitia Dosch n’imite pas, elle intègre, se transforme. L’autre, c’est elle

On a la sensation de les rencontrer, ces êtres que Laetitia a observés ou qu’elle a très bien connus