Spectacle

L’affaire Bettencourt ou le choc du théâtre

Avec «Bettencourt Boulevard ou une histoire de France», l’écrivain Michel Vinaver signe une grande pièce mordante et captivante, servie par dix-huit comédiens formidables au Théâtre national populaire à Villeurbanne, avant Paris

Les habits de Tartuffe leur vont si bien. Liliane Bettencourt, François-Marie Banier, Nicolas Sarkozy, Patrice de Maistre font des ravages sur la scène du Théâtre national populaire à Villeurbanne (TNP) – avant le Théâtre de la Colline à Paris, dès le 20 janvier. Pas tout à fait eux, bien sûr. Mais leurs doubles de fiction, cousus d’une aiguille virtuose par l’écrivain Michel Vinaver. Un tel cercle ne pouvait échapper à ce destin. N’est-il pas au cœur d’un des feuilletons les plus explosifs, mais aussi rances, de la Ve République?


Honoré de Balzac aurait adoré. Pensez: Liliane Bettencourt, 93 ans aujourd’hui, héritière pharaonique de l’Oréal, comble de cadeaux mirifiques son protégé François-Marie Banier. Qui ça? Mais oui, ce romancier alerte au temps de sa jeunesse, chouchou d’Aragon, devenu photographe, croqueur de diamants et de cœurs en déshérence, sifflent les mauvaises langues. Celui de Liliane, justement, hiberne, jusqu’au jour où elle croise le bleu des yeux de François-Marie. Félicité? Pas pour tout le monde. Sa fille aimante, Françoise Bettencourt-Meyers, s’inquiète de ces largesses. «Abus de faiblesse», dénoncent ses avocats. Des médecins bourdonnent autour de Liliane, «esprit es-tu là?». La justice s’emballe, la République tremble.


De cet engrenage follement romanesque, Michel Vinaver fait Bettencourt Boulevard ou une histoire de France (L’Arche). La pièce, qui vient de remporter le Grand Prix de littérature dramatique 2015, est à la hauteur: elle est formidable de subtilité, d’intelligence piquée, d’observation pénétrante. A 88 ans, l’écrivain, ancien patron de Gillette-France, père de l’actrice Anouk Grinberg, continue de percer les secrets de nos tribus, d’en révéler le langage, d’en suggérer les violences sous la politesse des jours. Son art reste celui d’un ethnologue poète: il n’assène rien, il prélève, il agence les perles de ses contemporains, il pointe les failles par lesquelles remonte, en geyser, une sauvagerie qui est, souffle son oeuvre, consubstantielle à l’humanité.


Bettencourt Boulevard est une comédie fauve, mais en chambre. Avec Christian Schiaretti, elle trouve un metteur en scène inspiré qui orchestre, en joueur d’échecs, le chassé-croisé des personnages, veille à accorder leurs timbres, comme on dit dans les fosses d’orchestre. Le directeur du TNP dispose pour accomplir son dessein d’une troupe de dix-huit acteurs impressionnants dans la contrefaçon. Ils collent au modèle certes, mais ne singent rien. Il jouent l’implacable partition de Vinaver, cette langue sans point ni virgule, où le retour à la ligne tient lieu, comme dans la poésie en prose, de ponctuation. Ils brillent en contrebandiers de silhouettes.


L’intelligence de Bettencourt Boulevard, c’est sa structure: trente morceaux, selon le terme de Michel Vinaver, certains brefs comme un aparté; et un tombeau en guise de socle. En préambule et en arrière-fond constant, deux spectres déroulent leur histoire: le père de Liliane, Eugène Schueller, inventeur d’une lotion capillaire – prémices de l’empire l’Oréal- mais aussi membre actif du MSR, Mouvement social révolutionnaire qui se distingue, dans les années 1930-1940, par sa virulence antisémite; et le rabbin Robert Meyers, contemporain d’Eugène, grand-père du mari de Françoise Bettencourt, mort à Auschwitz. La scène s’étend devant vous, immense, jalonnée de chaises blanches, surplombée de toiles monochromatiques. Vous êtes bien chez les uber- riches. Et vous apercevez ces deux présences tutélaires, vous entendez surtout leurs voix de commandeur. L’Oréal est le flacon de cette France trouble.


Mais aux fantômes succèdent les fauves. Liliane Bettencourt (Francine Bergé, chavirée, chavirante, quelle classe) s’enivre au contact de son François-Marie (Didier Flamand), elle n’a jamais assez à lui offrir. Et ne lui parlez pas de son mari, Monsieur Bettencourt, sénateur qui arrose d’enveloppes les partis de droite. La fille d’Eugène Schueller est prodigue. Et tout le monde en profite. Admirez Jérôme Deschamps – créateur naguère des Deschiens – dans le rôle de Patrice de Maistre, l’homme qui tient les cordons de la fortune. Son chant est celui du courtisan, il coule en miel, puis d’un coup écrase une mouche.


Exécution? Michel Vinaver pique davantage qu’il n’accable. Le trait est impitoyable, certes: Nicolas Sarkozy par exemple poursuivant sur le trottoir de Neuilly Liliane, dans l’espoir d’une liasse de billets. Mais il rend aussi justice, sans démagogie, aux petites gens, Dominique, la femme de chambre de Madame, Pascal, le majordome de Monsieur. Ce sont eux qui cherchent à sauver la maison. Pour les uns, ils font figure de traîtres. Pour les autres de lanceur d’alertes. Ce qu’ils défendent, c’est une idée du monde – de leur monde. C’est-à-dire aussi un idéal. Ils sont pour cela grandioses et pathétiques.


Bettencourt Boulevard possède cette force: elle plonge dans le panier de crabes, mais ne met pas tout le monde dans le même sac. Sur ce boulevard, vous trouverez des poches d’amour. Voyez Françoise Bettencourt-Meyer (Christine Gagnieux), cette spécialiste des mythes mondialement reconnue. Elle gît soudain au pied du siège paternel, prostrée comme une fillette dans le chagrin. Sa Liliane lui est à jamais volée. Son royaume, où ont régné Eugène Schueller et André Bettencourt, ces patriarches aux mains sales, est pourri. Michel Vinaver écrit comme on swingue: il balance, il grise, et de frictions poétiques en fiction, il dévoile la part maudite de l’époque. Le tragique est son butin.

Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, Villeurbanne, Théâtre national populaire, jusqu’au 19 décembre (rens. www.tnp-villeurbanne.com); puis Paris, Théâtre de la Colline, du 20 janvier au 14 février.

Publicité