Beaux-arts

L’affaire des faux Modigliani se politise au Tessin

Les socialistes interrogent l’exécutif de Locarno à propos de son chef des Services culturels. Celui-ci est mis en examen dans le cadre d’une enquête sur des contrefaçons présumées

Responsable des Services culturels de la Ville de Locarno, Rudy Chiappini faisait l’objet d’une interrogation parlementaire des socialistes au conseil communal vendredi dernier. Depuis la mi-juillet, celui-ci est en effet mis en examen par le procureur du parquet de Gênes pour délit de «faux, recel et escroquerie». Ceci dans le cadre d’une affaire de contrefaçons d’œuvres d’art qui pourrait se révéler «une des plus grandes escroqueries de l’histoire récente des musées», selon plusieurs experts.

Parallèlement à son activité aux Affaires culturelles locarnaises, Rudy Chiappini – qui a dirigé pendant près de vingt ans le Musée d’art moderne de Lugano – organise des événements d’envergure internationale à l’étranger. C’est à titre de commissaire d’une exposition dédiée à l’artiste Amedeo Modigliani, tenue au Palais ducal de Gênes entre mars et juillet derniers, qu’il se retrouve dans le collimateur de la justice italienne.

Il a été dénoncé par deux experts de Modigliani, le collectionneur italien Carlo Pepi et l’historien de l’art français Marc Restellini, selon lesquels l’exposition de Gênes était truffée de contrefaçons – 21 tableaux sur la cinquantaine exposés ont été séquestrés.

Le Palais ducal – qui se dit partie lésée dans cette affaire et rappelle ne pas avoir directement organisé l’exposition – a été contraint de mettre fin à l’événement trois jours plus tôt que prévu.

Peu de succès

Après avoir auditionné Rudy Chiappini, l’exécutif de Locarno, sans entrer en matière par rapport à l’enquête pendante, a souligné dans les médias que celui-ci «a toujours été source de grande satisfaction, faisant preuve d’un maximum de professionnalisme, de compétence et de sérieux» comme directeur des Services culturels.

Le responsable de la Culture de Locarno s’est défendu d’avoir exposé des faux, faisant valoir que toutes les œuvres incriminées sont certifiées et possèdent une histoire dûment documentée

Les autorités communales retiennent par ailleurs que pour le moment, l’instruction en cours ne met aucunement en cause son mandat auprès de la Ville. Perplexe, le Parti socialiste de Locarno estime que le gouvernement a été rapide à manifester publiquement son soutien à Rudy Chiappini. «Celui-ci est mis en examen pour recel et escroquerie, ce n’est pas rien, juge Pier Mellini, chef du groupe au conseil communal. Peut-être sera-t-il absous, peut-être pas. L’exécutif aurait dû attendre avant de s’exprimer.»

Les socialistes locarnais laissent à la justice italienne le soin de déterminer le rôle de Rudy Chiappini dans le scandale qui ébranle le monde de l’art. Dans un acte parlementaire soumis vendredi, ils interrogent néanmoins l’exécutif sur les risques qu’encourt la Ville, dans la perspective de collaborations futures avec des entités suisses et étrangères, de voir son image entachée par cette affaire.

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Les socialistes s’intéressent aussi, de façon plus générale, à la gestion du département de Rudy Chiappini. Chiffres à l’appui, ils soutiennent que les manifestations récentes qu’il a organisées à Locarno ont rencontré peu de succès, tant en termes de visiteurs que de recettes. Ils demandent si la fonction de responsable des Services culturels qu’il occupe à 80% est compatible avec ses activités à l’international.

Preuves scientifiques

Pendant que se déroulait l’exposition de Gênes, Rudy Chiappini participait aussi à celle des œuvres de Fernando Botero au complexe du Vittoriano à Rome et à celles de Robert Indiana à la Casa Rusca de Locarno, ainsi qu’à l’élaboration des catalogues respectifs.

Lorsque le scandale Modigliani a éclaté, le responsable de la Culture de Locarno s’est défendu dans la presse tessinoise d’avoir exposé des faux, faisant valoir que toutes les œuvres incriminées sont certifiées et possèdent une histoire dûment documentée, reconnue par la communauté scientifique internationale.

Des propos que Marc Restellini, fondateur de l’Institut Restellini pour la recherche scientifique et documentaire en histoire de l’art, réfute fermement sur son compte Facebook. «Des contrefaçons connues ont été exposées à Gênes; nous avons remis aux autorités italiennes de la documentation et des éléments scientifiques le prouvant.»

Les deux autres personnes qui ont collaboré avec Rudy Chiappini à la réalisation de l’exposition de Gênes et à la sélection des œuvres – Massimo Vitta Zelman, président de MondoMostre Skira, et le marchand d’art Joseph Guttmann, propriétaire de plusieurs des tableaux suspects – sont également mis en examen.

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