On a tout dit et tout entendu sur le scandale Harvey Weinstein, avec sa liste de témoignages accablants qui s’allonge jour après jour. A juste titre, la parole a d’abord été donnée aux victimes. L’attention médiatique devait forcément s’arrêter sur elles, alors que l’accusé, désormais passé au second plan, s’enfonçait dans le silence. Du jour au lendemain, le tout-puissant producteur de cinéma, faiseur et défaiseur de stars adulées dans le monde entier, est devenu une espèce de paria infréquentable.

Pourtant, lorsque quelqu’un se retrouve mis au ban de la sorte, l’envie vient de penser que quelque chose ne tourne pas tout à fait rond, aussi coupable soit-il. Qui a vraiment prêté attention aux déclarations lâchées par Weinstein au début de l’affaire? Elles méritent qu’on les lise, même s’il faut aller chercher entre les lignes. Weinstein présente bien sûr ses excuses, puis tente de s’expliquer: il n’était pas vraiment conscient de commettre des actes répréhensibles, et se dit prêt à affronter ses «démons».

Système de pouvoir

Après tout, il y a peut-être du vrai dans ces déclarations, une sincérité qui irait au-delà des formules de circonstance. Comment s’étonner que Weinstein ne se rendait pas compte de la gravité de ses actes, puisque tout le monde autour de lui faisait comme si de rien n’était, pour la simple et bonne raison que cela faisait partie du «système» de pouvoir duquel il participait? Qu’on le veuille ou non, l’affaire Weinstein est une relation à trois qui implique bien – mais à des degrés divers – trois partenaires: «Le producteur – ses victimes – son pouvoir.» Que lui reste-t-il maintenant que la lumière a été faite? Weinstein aura-t-il cette «seconde chance» qu’il demande naïvement qu’on lui accorde?

En un sens, il fait penser à ce personnage d’homme d’affaires, au nom improbable, qui apparaît dans une pièce de Claudel, L’Echange, créée en 1914. L’action est un huis clos implacable, traversé par des enjeux supérieurs. Quatre personnages sont soumis au jeu du désir qui les attire et les éloigne l’un de l’autre: Louis, jeune américain idéaliste et pauvre; Marthe, sa femme, une Française qu’il vient de ramener avec lui sur la côte Est; Thomas Pollock Nageoire, riche homme d’affaires, qui a engagé Louis à son service; Lechy, une actrice en bout de carrière, maîtresse de Nageoire. Lechy parvient à séduire Louis, tandis que son patron le convainc peu à peu de lui céder Marthe, en échange d’une forte somme. Marthe essaie en vain de retenir Louis. Lechy le fait tuer dans un accès de jalousie, en même temps qu’elle met le feu à la maison.

Passer de main en main

L’homme d’affaires perd tout ce qu’il avait dans l’incendie. Il reste seul face à Marthe, aussi dénués l’un que l’autre. Chacun dans la pièce veut donc obtenir ce qu’il n’a pas, et qui correspond aussi à ce qu’il n’est pas. Seule Marthe fait exception. Son apparente passivité lui permet de survivre au naufrage collectif en restant elle-même. C’est sans doute pour cette raison précisément que Thomas Pollock Nageoire désire l’avoir pour lui. Il est habitué à ce que rien ne lui soit refusé. C’est un capitaliste, qui pense que tout est fait pour passer de main en main. Les êtres et les choses peuvent s’acquérir, il suffit qu’on y mette le prix. Et elle? A la fin de la pièce, il demande à Marthe de lui pardonner et tente maladroitement de se justifier, en se réfugiant derrière son sérieux d’homme d’affaires. Mais il est bien obligé de se reconnaître impuissant à acheter un amour que Marthe lui refuse.

Pourtant, Claudel n’entend pas laisser tomber son personnage, ni surtout cette soif de réalité qui le caractérise. L’écrivain lui esquisse un sens positif, qui se matérialise dans la main que Marthe lui tend finalement et qu’il serre silencieusement avant que le rideau tombe. Difficile d’imaginer ce que sera l’avenir d’un Weinstein, ce fabricant d’imaginaire transformé en cauchemar. Est-il illusoire d’espérer qu’il aura permis l’assainissement au moins partiel d’un système dont il n’est qu’une des manifestations?


Citation

«Marthe. – Thomas Pollock, pensez-vous que la vie ne vaille que d’être gaspillée ainsi?

»Thomas Pollock Nageoire. – Que voulez-vous que je vous réponde? Je ne sais plus rien. Je pense que la vie de chacun a son prix pour les autres.

»Marthe. – C’est votre avis? Pensez-vous que la vie des autres ait son prix?

»Thomas Pollock Nageoire. – Oui.

»Marthe, tirant de la poche de Louis Laine le paquet de dollars. – Prenez! C’est pour avoir cet argent un moment dans sa poche qu’il vous a livré sa femme. Et sa propre vie.

»Reprenez cela! C’est à vous.»

(Paul Claudel, «L’Echange»)