Il était une fois

L’affaire Napoléon n’est pas close

Tyran ou modérateur, Napoléon a divisé et divise encore. Bien que l’empereur ait laissé la France écrasée et à bout de souffle, il garde dans les mémoires le prestige du titre immense qu’il s’est donné: «successeur de Charlemagne»

Il était une fois

L’affaire Napoléon n’est pas close

A deux siècles de Waterloo (juin 1815), les guerres napoléoniennes continuent pour la mémoire, l’interprétation et l’héritage de l’empereur. Stendhal, témoin de Marengo (14 juin 1800), avait livré la sienne à Mme de Staël, auteur d’un libelle anti-napoléonien qui l’avait blessé: «Napoléon, avait-il lancé en magnifiant son œuvre, est le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.» Mémoire fraîche quand il écrivait mais que deux cents années de célébrations et réfutations ont maintenue active. L’affaire Napoléon n’est pas close.

Elle ne l’est pas en Suisse où les dix ans de sa «médiation» (1803-1813) restent le sujet d’une importante controverse historique: lequel, du tyran ou du modernisateur, faut-il privilégier dans le récit national de la Confédération?

Elle l’est encore moins en France où l’intelligence collective retient la gloire sans venir à bout du régime qui la fondait. «En présence d’une aussi prodigieuse carrière, écrit un Charles de Gaulle pourtant critique du personnage, le jugement demeure partagé entre le blâme et l’admiration. Napoléon a laissé la France écrasée, envahie, vidée de sang et de courage, plus petite qu’il ne l’avait prise, […] mais faut-il compter pour rien l’incroyable prestige dont il couvrit nos armes?»

Ce couple blâme/admiration s’est formé en 1840 avec le Retour des cendres. Il dure encore. Aussi intense qu’ait été la détestation de Napoléon après son abdication forcée, elle a cédé devant le besoin de gloire des Français. Dictateur oui, mais pour la grandeur de la France et de sa Révolution. Ce sera la première fois dans l’histoire qu’un chef perd la guerre, détruit son pays, trahit les idées qui l’ont porté au pouvoir et garde le prestige du titre immense qu’il s’est donné: «successeur de Charlemagne».

Le politologue Gérard Grunberg a cherché à comprendre ce phénomène d’autant plus étonnant à ses yeux qu’il a amalgamé une variété de courants politiques d’ordinaire incompatibles. Pourquoi un peuple se laisse-t-il bercer par une légende?

Sous la Restauration (1815-1824) puis sous la monarchie de Juillet (1830-1848) les libéraux ont réussi à introduire quelques-uns de leurs principes – droits, libertés, gouvernement représentatif, justice séparée – que Napoléon avait anéantis comme autant d’obstacles à son pouvoir personnel. Chateaubriand avait d’ailleurs vu là la faille mortelle de son entreprise: «Comme politique, ce sera toujours un homme défectueux aux yeux des hommes d’Etat. Cette observation, échappée à la plupart de ses panégyristes, deviendra, j’en suis convaincu, l’opinion définitive qui restera de lui; elle expliquera le contraste de ses actions prodigieuses et de ses maigres résultats.»

Mais tout constitutionnel qu’il fût, le régime libéral manquait de popularité. Il était terne par rapport à la période napoléonienne. Ses chefs ont alors ressenti le besoin de se brancher sur les trésors de l’héritage napoléonien qui faisaient défaut à leurs gouvernements: les feux de la gloire et la puissance de l’Etat. Le retour à Paris des cendres de l’empereur qui reposaient depuis mai 1821 dans la vallée du Géranium à Sainte-Hélène fut une opération politicienne visant à rallier au roi une opinion populaire défaillante. On replaçait ainsi Napoléon dans le grand récit héroïque de l’histoire française légitime. Lamartine applaudit avec gêne, mettant en garde contre «ces hommes qui ont pour doctrine officielle la liberté, la légalité et le progrès et pour symbole le sabre et le despotisme».

La dictature n’appartenant pas à la tradition politique de la France, celle de Napoléon fut facilement écartée et oubliée, dit Grunberg. En revanche, la gloire et l’Etat appartenaient bel et bien à cette tradition, celle de l’ancienne monarchie qui, avec le Roi-Soleil, s’était voulue grande et glorieuse et n’avait cessé de développer un Etat fort et centralisé.

Le corps de Napoléon rapatrié, la poursuite de la grandeur et l’investissement dans la machine administrative de l’Etat passaient de l’Ancien Régime au nouveau sans que la Révolution en ait cassé la dynamique, au contraire puisque l’empereur l’avait poussée à ses limites. Le temps de l’Aigle n’était plus une rupture mais une continuité.

La soif de gloire, dans la France du XVIIIe siècle, avait pour origine l’humiliation de la guerre de Sept Ans qui avait mis fin à sa puissance en l’amputant, par le traité de Paris de 1763, de son empire américain. Il y avait des revanches à prendre. Mais l’esprit de revanche est dévorant: «la France ne peut être la France sans grandeur», dira de Gaulle bien plus tard, comme si la gloire devait rester à jamais une valeur centrale de l’identité française.

Quant à la soif d’Etat, autre marque identitaire, elle a été le résultat de la longue absence d’institutions stables et reconnues. Dans une architecture précaire, l’Etat a constitué le point fixe, dépositaire de la légitimité et de l’unité nationale. Quand les constitutions se succédaient sans pouvoir représenter la valeur suprême de la nation, le corps français s’est appuyé sur l’Etat moderne de Napoléon, puissant, centralisé, professionnalisé, générateur de normes applicables uniformément sur tout le territoire. Leur tour venu, les plus conservateurs des libéraux ont profité de cette formidable machine administrative pour gouverner le pays. De Gaulle lui a ajouté la forme personnalisée du pouvoir par l’élection du président au suffrage universel.

Napoléon, dit Grunberg, est la figure qu’a prise à la fin XVIIIe siècle la lutte à mort contre les idées libérales naissantes. Son legs – la gloire, l’omnipotence de l’Etat et le goût de l’autorité d’un seul – est encore ce qui empêche la France de se libéraliser. Et sans doute son président d’être «normal».

Gérard Grunberg, Napoléon Bonaparte: Le noir génie, CNRS Editions, mars 2015

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