Caractères

L’affaire du perroquet

Du Coco de la Castafiore au Loulou de Flaubert, les écrivains ont fait du volatile un mythe plus vrai que nature

Jusque-là, le quartier était plutôt calme. Malgré la construction intensive d’immeubles ces dernières années, le Petit-Saconnex, à Genève, conserve une part de la quiétude de son passé campagnard. Et se bat d’ailleurs pour la conserver. Mais il y a quelques semaines, un cri a soudain retenti dans la torpeur de l’été. C’était un dimanche. La stridence du hurlement a d’autant plus zébré l’air que le silence était compact. D’un coup, cela sentait le drame atroce, la découverte funeste, l’égorgement à l’arme blanche. La stupeur passée, les questions ont fusé: Qui? Où? Comment? C’est alors qu’un deuxième cri est survenu. Et là, aucun doute n’a plus été possible. Celui qui poussait cet appel désespéré ne pouvait être qu’un perroquet.

Un choc

Pour beaucoup, ce fut un choc. Quoi, un perroquet? L’ami fidèle des pirates, le compagnon rigolard des découvreurs de trésors campés pour l’éternité par Robert Louis Stevenson? Mais les perroquets parlent, c’est bien connu, ils ne rugissent pas, ils disent bonjour, lancent des insultes salaces ou disent tout haut ce que chacun pense tout bas. Certains, il est vrai, ont un vocabulaire limité. On pense au fameux Coco qui pousse le Capitaine Haddock à la limite de la dépression nerveuse dans Les Bijoux de la Castafiore. Coco est un as pour imiter la sonnerie du téléphone et répondre avant tout le monde «Allô-ô-ô-ô, j’écoute!»

Passion mystique

Certains suscitent même la passion amoureuse, voire mystique. Ce fut le cas pour Loulou, grand amour de Félicité, la servante solitaire dans Un cœur simple de Gustave Flaubert. Engagée à 18 ans auprès de Madame Aubain après une déception amoureuse, Félicité reporte son affection sur les deux enfants de sa patronne. Mais la vie passe, les enfants partent. Seul Loulou, le perroquet qu’elle a reçu en cadeau, éclaire sa solitude. C’est certainement la surdité soudaine de Félicité qui atténue la puissance vocale du volatile à ses oreilles. Son chagrin est tel quand elle découvre Loulou mort, que Félicité décide de l’empailler.

Grâce à Julian Barnes, on sait qu’en Normandie, terre de Flaubert, on conserve pieusement Loulou, le perroquet qui a inspiré l’écrivain pour écrire Un cœur simple. Il semblerait même que plusieurs Loulou scrutent les visiteurs, entre Rouen et Croisset, hauts lieux de la mémoire de l’auteur de Madame Bovary. Ainsi, les personnages de perroquets ont fait oublier que leurs congénères de chair et de sang s’expriment d’abord par des cris de damnés. Aux dernières nouvelles, le perroquet du Petit-Saconnex fait toujours beaucoup d’effet au voisinage. Il faudra lui trouver un nom. Coco ou Loulou?


Julian Barnes, «Le Perroquet de Flaubert», Livre de poche

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