CINEMA

L'Afrique et sa dette vues de Suisse

Documentaire de création, «Djourou - une corde à ton cou», d'Olivier Zuchuat, démontre l'iniquité des mécanismes financiers internationaux, sans se contenter d'idées reçues. Un réquisitoire implacable qui interpelle.

Un film surgit de nulle part, son ton personnel et sa thématique très actuelle touchent en plein dans le mille, et on découvre qu'il s'agit de l'œuvre d'un Suisse expatrié: sacrée surprise que ce Djourou - une corde à ton cou, visible depuis mercredi sur nos écrans! Quelque part entre Le Cauchemar de Darwin de l'Autrichien Hubert Sauper, Congo River du Belge Thierry Michel et Bamako du Mauritanien Abderrahmane Sissako, voici peut-être l'exposé le plus convaincant des maux de l'Afrique d'aujourd'hui.

Son auteur, Olivier Zuchuat, né en 1969 à Genève, présente un drôle de parcours: études en physique théorique à Lausanne et Dublin puis bifurcation vers les Lettres (littérature française et philosophie), passion soudaine pour le théâtre (mises en scène et adaptations) qui l'amène à Paris en 1999 comme assistant de Matthias Langhoff, et pour finir cinéma documentaire suite à la révélation de Sans soleil de Chris Marker. Après un premier essai consacré aux spéculations sur les marchés des changes (Dollar, Tobin, FMI, Nasag et les autres, 2000) et quelques travaux comme monteur pour Arte, voici notre homme fin prêt. L'occasion se présente suite à un séjour au Mali, où il collabore à un film de sa compagne, Corinne Maury (Mah Damba, une griotte en exil, 2002).

Le Temps: Sorti en juin 2005 à Paris, votre film a eu sa première suisse à Nyon, au festival Visions du Réel de la même année, pour ne sortir qu'aujourd'hui. Le parcours du combattant?

Olivier Zuchuat: Comme il ne s'agit pas d'un documentaire de télévision formaté, mais plutôt d'un essai de forme libre, je n'ai pas à me plaindre. Déjà en amont, tout a été long à se mettre en place. J'ai beaucoup erré au moment du montage, au point que le résultat final ne ressemble plus vraiment au projet de départ. Et ça n'a guère plu aux télévisions coproductrices - dont la TSR, qui a fini par le diffuser un soir, mais très tard. Heureusement, le film a eu de bonnes critiques lors de sa sortie en salles, notamment dans Le Monde et Libération. Depuis, il a circulé dans les festivals du monde entier.

- Le thème de l'aide au développement et de la dette n'est pas des plus visuels. Comment avez-vous envisagé ce problème?

- C'était tout le défi, d'arriver quand même à construire un objet cinématographique. J'ai commencé par amasser un maximum d'images, puis je me suis rendu compte que ça ne collait pas. Il y avait conflit entre des témoignages trop personnels, trop concrets, et mon projet de brosser le tableau plus large, au niveau macroéconomique. C'est ainsi que j'en suis arrivé à l'idée d'un dispositif sur deux strates, avec une partie d'investigation sur le terrain et une autre plus réflexive, avec une narration très écrite, liée à mon point de vue d'Européen. J'espère avoir évité de la sorte à la fois l'écueil d'un cinéma trop didactique et celui d'un cinéma militant.

- Que diriez-vous à ceux qui jugent ces questions trop complexes, hors de notre portée?

- Que ce n'est pas vrai et qu'il y a là un problème très sérieux à résoudre. Il est certain que la dette extérieure des pays en voie de développement est devenue un outil de pression du Nord sur le Sud, avec des conséquences humainement intolérables. Mais je ne pense pas qu'il s'agit seulement de néocolonialisme machiavélique. Les responsabilités sont partagées, et le comportement des «élites» locales n'a pas été moins scandaleux. C'est la raison pour laquelle il faut remonter dans l'histoire pour faire la part des choses et décider comment agir en connaissance de cause. Cela dit, un film devrait à mon avis se borner à exposer la complexité des choses, à bien poser les questions.

- Une dette comme celle du Mali n'est rien comparé à celle de nos pays dits riches. Alors, pourquoi un tel gâchis?

- Toute dette devrait correspondre à un investissement. Or, au Mali, on s'est endetté pour rien. Les erreurs et la corruption ont tout englouti. Et, lorsque le service de la dette finit par dépasser les budgets de la santé et de l'éducation, restés misérables, on ne peut plus vraiment parler d'aide au développement. Tous les efforts passent dans la culture du coton, dont l'exportation paie les intérêts d'une dette en fait déjà plusieurs fois remboursée. Le scandale, c'est que le Mali pourrait être un pays riche, avec de l'or, des zones inondables, etc., alors qu'il végète aujourd'hui parmi les plus pauvres du monde.

- Vous ne craignez pas des réfutations, des attaques comparables à celles qu'a subies «Le Cauchemar de Darwin»?

- Non, parce que ma démarche est très différente. D'abord, je me suis soigneusement documenté pour avancer tous mes chiffres. Et, instinctivement, j'ai évité que les images ne deviennent trop fortes. Avec des images chocs, il y a toujours le risque qu'elles paraissent manipulatrices. Or, ici, il s'agissait avant tout de mettre en avant une certaine mathématique perverse. Tout cela donne un film peut-être un peu austère mais, à mon avis, c'était la condition pour que la pensée s'y déploie.

- Vous avez fait faux bond aux avant-premières annoncées à Lausanne et Genève...

- Je le regrette, mais je suis rentré malade du Tchad, où je préparais un nouveau film sur les réfugiés du Darfour. Mais j'ai bon espoir de le terminer encore l'an prochain.

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