Photographie

L’Afrique des discriminés sexuels dans l’objectif de Frédéric Noy

Le reporter expose à Perpignan, dans le cadre du festival Visa pour l’image, son travail au long cours sur les minorités sexuelles en Afrique subsaharienne. Bouleversant

«Demi-morts» ou «cassés». C’est ainsi que le président ougandais Yoweri Museveni a désigné les membres de la communauté homosexuelle dans le discours d’intronisation de la loi «Kill the gays» en février 2014. Frédéric Noy reprend le terme, «Ekifire» en langue bantoue, pour nommer le travail qu’il poursuit depuis plus de quatre ans sur la condition LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) en Afrique subsaharienne. Il expose ses portraits à Perpignan, dans le cadre du festival Visa pour l’image.

Persécution quotidienne

En quelques photographies, il dit les réalités d’un monde malmené. Le Français semble être de tous les moments, accepté et invisible; récompense d’une immersion au long cours. L’un se maquille, concentré devant un miroir, tandis que l’une bande ses seins jusqu’à les faire disparaître. Volonté de sembler en accord avec ce que l’on est. Autour d’un grand récipient en aluminium, des garçons apprennent les rudiments de la cuisine. Stigmatisation sociale qui fait que l’on se retrouve à la rue, privé des ressources et de la logistique familiales. Etendu sur un lit, un jeune homme présente les boursouflures qui parsèment son dos, résultat d’un lynchage devant son domicile. Persécution quotidienne d’une communauté incomprise. Dans un bistrot, une bande élit joyeusement Miss et Monsieur Fierté. Bonheur de revendiquer son identité, ou au moins de ne pas en avoir honte.

«C’est le dernier tabou en matière de droits humains en Afrique. Lorsque vous évoquez la situation des femmes, l’insalubrité ou l’illettrisme, il y a toujours une agence de l’ONU ou une ONG pour s’emparer du problème. Avec l’homosexualité, le consensus se brise», analyse Frédéric Noy. Le photographe, qui vit en Afrique depuis le début des années 2000, voulait parler du continent différemment, en documentant une problématique sociale. L’un de ses amis français en couple avec un Tanzanien se retrouve épinglé en Une d’un quotidien local. C’est le déclic. En 2012, il commence à enquêter sur le Burundi, grâce aux connexions de ce proche. En 2009, une loi discriminante y a été votée, punissant les homosexuels de 7 mois à 2 ans de prison et d’une amende onéreuse. Jusque-là, le pays avait été plutôt tolérant. Soucieux d’aborder différents contextes légaux, Frédéric Noy se penche sur les voisins rwandais et ougandais.

«Ne pas trop les exposer»

Profondément marqué par le génocide, Kigali n’a voté aucun texte, pour bannir toute stigmatisation. En Ouganda en revanche, c’est la chasse aux sorcières. La loi dite «Kill the gays» a été votée la nuit et en catimini par le parlement, fin 2013. Promulguée en février 2014, elle sera cassée par le Conseil constitutionnel en août faute de quorum. «Le gouvernement, du coup, a exhumé un vieux texte colonial interdisant d’avoir «une connaissance charnelle avec une personne du même sexe». Cela implique que les gays soient pris sur le fait, il y a donc beaucoup de dénonciations par les voisins et les familles. Ils risquent la peine de prison à vie», souligne Frédéric Noy. Les personnes faisant l’apologie de l’homosexualité sont également condamnables. En 2014, alors que des journalistes du monde entier braquent micros et objectifs sur la communauté LGBT ougandaise, le Français met son travail de côté. «Je me sentais responsable de ne pas trop les exposer.»

Pour le photographe, la répression judiciaire n’est que le dernier maillon d’une persécution qui démarre dans l’intimité. «La première peine encourue est d’être rejeté par sa famille, or il n’y a aucune aide publique dans ces pays. On dépend de ses parents pour vivre. Ensuite vient le stigmate social, celui des voisins qui feront tout pour vous faire partir, celui des employeurs qui refusent vos services.» Et de raconter cette jeune lesbienne obligée de manger à quelques mètres de sa famille, des aliments qu’elle a elle-même préparés dans une vaisselle qui lui est propre. Sur un des clichés, un jeune est recroquevillé sur un canapé; il a la mâchoire brisée. Certains cependant, parviennent à vivre une double vie, donnant le change avec un conjoint du sexe opposé et quelques enfants.

Vulnérabilité de la minorité transsexuelle 

La minorité transsexuelle est la plus vulnérable, parce que la plus visible. Beaucoup, dès lors, basculent dans la prostitution, ce qui alimente le feu des désapprobations. Une opération chirurgicale, Graal des transsexuels occidentaux, est hors de propos en Afrique, faute de lieux adéquats et de moyens. «Mais l’ultime combat, pour eux, ne relève pas de cette mise à jour physique. Il est mental. En Afrique subsaharienne, s’opposer à son père a des conséquences pour les cinquante années à venir. Ceux qui en ont la force sont allés au bout de ce qu’ils pouvaient faire. Après cela, ils sont libres.»

Si les conditions sociales sont identiques dans les trois pays, les communautés ougandaises et burundaises sont bien plus structurées, disposant d’associations et de campagnes de prévention sur la santé. L’absence de loi répressive au Rwanda a sans doute rendu la mobilisation moins nécessaire. L’Ouganda dispose même d’une (petite) Gay Pride depuis 2012, grâce au courage de Kasha Nabagesera, égérie de la cause. Dans les images de Frédéric Noy, une foule bigarrée défile au rythme des basses ou des percussions, comme dans toutes les Gay Pride du monde. Aux drapeaux arc-en-ciel répondent des lunettes et des chapeaux exubérants. Seuls manquent le nombre et le public. Cette année, la parade organisée à 60 kilomètres de Kampala a été interdite par le ministre de l’Ethique. Le reporter continue à documenter les avancées et les reculs, les joies furtives et la pesanteur quotidienne. Il souhaite étendre ses recherches à d’autres pays africains, à commencer par le Mozambique réputé plus «gay friendly».


Frédéric Noy: «Ekifire», jusqu’au 11 septembre au Couvent des Minimes, à Perpignan, dans le cadre de Visa pour l’image.

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