Disons-le d’emblée: le livre de l’Américaine Shoshana Zuboff, L’Age du capitalisme de surveillance, est de très loin l’œuvre la plus importante sur la société numérique à ce jour. Nous rendons régulièrement compte ici même du foisonnement d’essais que suscite l’emprise du monde numérique sur nos existences. Le livre de Shoshana Zuboff s’en distingue remarquablement par sa volonté de vouloir non seulement décrire les symptômes, impacts ou conséquences du numérique, mais également de décrypter les lois de fonctionnement de ce qu’elle appelle le capitalisme de surveillance. Lois cachées, lois inapparentes aux utilisateurs. Elle entend dégager les mécanismes fondamentaux de ce nouvel ordre économique, fondé sur une nouvelle forme de création de la valeur.

Ambition majeure, essentielle, dont on ne trouve guère d’équivalent que dans Le Capital de Marx, dont elle s’inspire secrètement. De même que Marx voulait déchiffrer le hiéroglyphe de la marchandise pour restituer l’ensemble de la cathédrale capitaliste, Shoshana Zuboff se glisse dans les laboratoires secrets du numérique pour mettre au jour les lois économiques qui le gouvernent, et qui par conséquent nous gouvernent. Il s’agit pour elle de comprendre ce que le pouvoir numérique (pouvoir dit «instrumentarien», parce qu’il sert ses intérêts, pas les nôtres) n’a pas intérêt que nous comprenions.