1942. Citizen Kane, sorti un an plus tôt, n'est pas encore considéré comme le meilleur film du monde: il faut attendre la fin de la guerre et sa sortie en France pour que des critiques comme André Bazin le hissent au firmament. Welles ne les attend pas: il enchaîne avec son deuxième film, La Splendeur des Amberson. Le résultat sera, selon le cinéaste américain Peter Bogdanovich, «la plus grande tragédie artistique de l'histoire du cinéma». D'abord parce que le film, portrait des Etats-Unis et de son arrogance à l'aube de l'ère industrielle, sera massacré par le studio RKO. Ensuite parce qu'il marquera la fin de Welles à Hollywood. Il y signera bien quelques œuvres encore, mais privé de toute liberté.

Citizen Kane, premier coup de maître, avait fait des jaloux. Et lui avait valu un ennemi: William Randolph Hearst s'était reconnu en Kane. Or Hearst, qui était à l'industrie et à la presse de l'époque une sorte de Rupert Murdoch à la puissance cinq, avait lancé Edgar Hoover, le patron du FBI, sur la piste de Welles. Or La Splendeur des Amberson possédait une charge anticapitaliste. Au mauvais moment, puisque le pays allait entrer en guerre, Welles s'apprêtait à accuser le progrès industriel américain de menace sur la cohésion et le bonheur social.

Orson Welles a été encouragé à partir au Brésil, pour tourner un documentaire, alors que son film était encore en montage. Tout a ensuite été mis en œuvre pour le retarder en Amérique du Sud pendant que le studio RKO remettait La Splendeur des Amberson entre les mains de réalisateurs médiocres. Et pendant qu'ils coupaient près d'une heure et interchangeaient les scènes, Welles envoyait des télégrammes désespérés et téléphonait sans cesse. Sans réponse: personne ne décrochait le téléphone dont il avait le numéro. Quand il sonnait, on disait: «Ne décrochez pas, c'est Orson!» Lors de sa sortie, la copie tronquée du film a plutôt bien marché. Elle aurait peut-être même permis de rembourser le budget… si le studio n'avait pas décidé de la retirer des salles au bout de deux semaines!

La suite est une quête qui s'apparente à celle du Graal pour tous les cinéphiles: en partant pour le Brésil, Welles aurait emporté une copie de sa Splendeur des Amberson. A Rio ou dans les environs, un jour peut-être… On a bien retrouvé, il y a quelques années, une version complète de La Passion de Jeanne d'Arc de Carl Dreyer dans un asile psychiatrique!

Cette chronique quotidienne est consacrée à la grande rétrospective Orson Welles du 58e Festival international du film de Locarno.