CHANSON

A l'âge de la retraite, Pierre Perret part en chasse contre la «Bête immonde»

A 64 ans, le chantre du «Zizi» se lance dans le militantisme avec un nouvel album dans lequel il fustige aussi bien le racisme, la religion que la politique. Et ce, avec une virulence plutôt inattendue.Un changement de cap qui s'avère payant: grâce à «La Bête est revenue», le poète à la bouille ronde et souriante vient de recevoir le Grand Prix antiraciste 1998 de la Licra

On connaissait la finesse de sa plume grivoise et argotique, la délicatesse de son esprit coquin. On appréciait aussi l'ampleur de son penchant pour la gourmandise et l'entêtante longévité de ses chansons enfantines. On en savait par contre moins sur ses convictions personnelles et ses préoccupations politiques. Le masque du joyeux polisson ne laissait que rarement poindre une personnalité aussi discrète que sensible. Seules quelques rares exceptions (Lily, Cinquante gosses dans l'escalier, Celui d'Alice, Elle attend son petit), dans un gigantesque répertoire laissaient à penser qu'il pouvait être autre chose qu'un vieux chanteur aussi dépassé que les colonies de vacances qu'il fustigeait jadis.

Passionné par la féminité et amoureux de la langue française (il siège au Conseil supérieur de la langue française, a achevé une anthologie de la poésie érotique et un dictionnaire des gros mots), Pierre Perret est pourtant un artiste plus profond qu'il n'y paraît. Vous en doutez? Prêtez donc une oreille à La Bête est revenue, dernier album du bonhomme, sur lequel il dresse, en quinze chansons faussement tendres, la liste de ses griefs – de la politique au racisme, en passant par la religion – sans sortir du registre musical qui est le sien.

La Bête est revenue (lire ci-contre), chanson phare ouvrant l'album, lui donnant à la fois son titre et son ton, aura occupé le chanteur à la bouille ronde et souriante cinq ans durant. Résultat: une complainte aux sinistres accents, allègrement balancée dans la gueule de l'hydre fasciste et de sa lugubre progéniture. Fort, habilement construit, le texte en annonce d'autres, du même tonneau. A commencer par ce Comment papa, pétri de fraternité dans lequel le vieux poète se demande «comment papa écrire une chanson/qui soit chantée par les bruns et les blonds», avant d'avancer en guise de réponse: «Ne sois jamais l'esclave d'une idée, d'un fanion.» Pour paraître légère, la thèse ne manque ni de bon sens, ni de sincérité.

Autour du même thème, mais sur un ton nettement plus féroce: L'eau de la rivière (Un jour le nègre/ Dit maître plaît-il/Pourquoi j'ai l'vinaigre/Et pourquoi t'as l'huile/Et réponds aussi pourquoi/A cett'question d'ma tribu/Quand le blanc ne se lave pas/C'est le nègre qui pue); Le Temps des tabliers bleus (Je me souviens des fiers justiciers/Des beaux yeux de la tondue/qui pleurait/Et de Joseph papa l'avait caché/Quand il revint le remercier); et surtout Ferdinand, comptine à la courageuse virulence destinée à Louis-Ferdinand Céline (J'ai cru découvrir un grand écrivain/ J'avais dix-huit ans quand j'ai lu «l'Voyage»/ Puis «Mort à crédit» et après plus rien/ Que des mots fascistes j'ai tourné la page/ Il aidait les pauvres autant qu'les chatons/ C'est c'qu'il prétendait mais il n'aimait guère/ Tout c'qui était négro Judéo-saxon/ D'la grain'de racaille et de rastaquouère/ Oui c'est toi qui as écrit ça/ Sois fier car c'est grâce à toi/ Que tous les mal blanchis n'ont pas fini/ Leur voyage au bout d'la nuit).

Superbement installé dans une ferme château sise à Nangis (Seine-et-Marne) où il consacre le plus clair de son temps au jardinage et à la gastronomie, Pierre Perret n'en a pas moins toujours gardé les yeux grands ouverts sur le monde. Hanté par le retour des démons du passé et préoccupé par les menaces pesant sur l'avenir. Des catastrophes écologiques (pollution, vache folle, effet de serre) qu'il fustige dans Vert de colère, aux sinistres «marronniers» de l'actualité (guerres, famines, chômage) évoqués dans Jeanne, le constat que dresse La Bête est revenue est loin de porter à la gaudriole. Sévère état des lieux, d'autant plus frappant qu'il se présente sous les atours innocents de la chansonnette.

C'est d'ailleurs sur un air de reggae que Perret s'attaque à son dernier cheval de bataille: la religion. Ou plutôt les innombrables exactions qui un peu partout se commettent en son nom. Avec Au nom de Dieu, Perret accroche à son tableau de chasse les fanatiques de tous bords – de l'Algérie à l'Irlande et de Rome à la Terre sainte – avant de conclure par une pirouette pas si gratuite que ça: «Si ce Dieu juste et bon/ N'envoie ses oraisons/ Qu'à des tueurs/ Doit-on penser qu'alors/ L'oraison du plus fort/ Est toujours la meilleure.»

Entreprise risquée, La Bête est revenue ne rencontrera sans doute pas l'adhésion de tous, mais il a déjà rapporté au «galopin», comme aimait à le surnommer son ami Brassens, quelques enviables satisfactions: le CD se vend bien et il a valu à son auteur une invitation sur le plateau du 20 Heures de France 2, lieu habituellement fermé aux trublions s'obstinant à marcher hors des sentiers battus de la variété consensuelle et commerciale. Une reconnaissance médiatique qui a précédé de peu celle de la très sérieuse Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme, qui vient de lui décerner son Grand Prix antiraciste 1998.

Pierre Perret, La Bête est revenue, Adèle/EMI.

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