La Suisse est devenue cet été le terrain de jeu des touristes helvétiques, Covid-19 oblige. De quoi leur permettre de découvrir – ou de redécouvrir – ce qui fut l’une des premières destinations du tourisme mondial. La rédaction du «Temps» vous a plongé cette semaine dans cinq tendances fortes qui ont marqué le développement de cette branche économique dans notre pays.

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Pâques 2020. Les injonctions à rester chez soi tournent en boucle dans tout le pays. Et pourtant, un peu partout en Suisse, des voitures chargées de vivres et de bagages démarrent. Direction: les Alpes ou le Tessin. Après trois semaines de semi-confinement dues à un mystérieux virus qui sème le chaos, de nombreux citadins décident de faire fi des consignes pour rejoindre leur résidence secondaire. Prises de court, les autorités cantonales ne savent que faire de ces hôtes indésirables. Au sud du Gothard, alors que les hôpitaux tentent de faire face à la pandémie, les Tessinois ne cachent pas leur indignation face à une telle indiscipline.

Une relation ambivalente

L’épisode illustre parfaitement la relation ambivalente qu’entretient la population locale des zones touristiques avec ces propriétaires «à temps très partiel». Accueillis à bras ouverts par les promoteurs immobiliers, ils sont souvent devenus, au fil du temps, embarrassants. Trop souvent absents quand il s’agit de générer des retombées économiques. Ou alors présents lorsqu’ils sont priés de rester chez eux.

Quoique. En cet été très particulier, cette clientèle privilégie la quiétude et la sécurité de son deuxième toit et elle est à nouveau la bienvenue. Un tel scénario permet de pallier un peu l’absence des touristes internationaux qui, dans certaines régions, représentent plus de la moitié des hôtes durant la belle saison. Une étude réalisée par la HES-SO Valais-Wallis sur la base de données d’Airbnb accrédite cette thèse: durant les mois de mai et de juin, les propriétaires ont davantage bloqué leur bien qu’un an auparavant.

Crans-Montana, où plus de 60% de l’habitat est consacré à ce type de résidence, devrait profiter un peu de cette tendance. En cette fin de matinée de juillet, il est encore trop tôt pour tirer un bilan. Mais en traversant la commune, Anne-Sophie Fioretto, professeure associée à la HES-SO, doute. Ils sont nombreux, les stores baissés de ces immeubles et autres gros chalets de la plus urbaine des stations valaisannes. Trop nombreux. Mais il suffit de se rendre au hameau de Colombire – à quelques kilomètres à pied ou en voiture depuis Aminona – pour observer un contraste saisissant. Un petit restaurant accueille randonneurs et autres touristes qui peuvent également passer la nuit dans un des mayens rénovés mis en location.

Cependant, au fur et à mesure que nous déambulons dans la station huppée du Valais, notre accompagnatrice, qui est impliquée depuis des années dans des projets de valorisation du tourisme lié aux lits froids, s’exclame: «Regardez, celui-là, il est tout fermé! Et celui-là! Ça m’étonnerait beaucoup qu’il y ait un seul occupant dans cet immeuble.»

Contre toute attente, c’est finalement à Aminona que quelques fenêtres ouvertes nous accueillent sur les tours bétonnées de ce hameau qui a fusionné en 2017 avec Crans-Montana. Une couette flotte au vent, signe que les lieux sont occupés. «Je me serais plutôt attendue à davantage de vie au centre et moins ici», s’étonne l’experte en développement touristique.

Même si c’est de là que partent nombre de belles randonnées, c’est vrai qu’Aminona ne représente pas la face la plus reluisante des villages du Haut-Plateau. Et encore. La route qui traverse le petit village nous épargne la vision de la plaie béante qui le balafre en contrebas. En 2014, le chantier du Aminona Luxury Resort & Village, un gigantesque complexe touristique, a démarré. Financé par le fils d’un oligarque russe, il est devisé à 650 millions de francs. Pour les autorités de la commune d’alors, il devait redonner vie à l’endroit, qui n’est plus relié au domaine skiable de Crans-Montana.

Au lieu de cela, il l’a défiguré. Très vite, Helvetia Nostra et la Fondation suisse pour le paysage se sont opposées au projet, l’accusant d’enfreindre la loi sur les résidences secondaires, mais aussi celle sur l’aménagement du territoire. La justice a ainsi obligé le promoteur à revoir sa copie. Les autorités de Crans-Montana, qui ont hérité du dossier, lui demandent des garanties financières qui tardent à venir. Elles promettent de nouveaux développements du projet pour cet automne. Il y a quelques semaines, la Fondation pour la protection du paysage a écrit au Conseil d’Etat valaisan pour lui demander d’ordonner la remise en état du site. Toujours pas de réponse.

Calanca en tête

Depuis que le peuple a décidé en 2012 de limiter l’expansion des résidences secondaires en Suisse, Crans-Montana n’a plus le droit d’octroyer de permis de construire pour ce type de logement. Entrée en vigueur quatre ans plus tard, la lex Weber est formelle: pas de nouvelle construction vouée à ce genre d’habitat dès que le taux de 20% est dépassé. Cette nouvelle disposition doit freiner une forme de tourisme qui a explosé durant la deuxième partie du 20ème siècle, à la faveur de l'apparition d'une classe moyenne en Occident. Soudain, des milliers de personnes ont les moyens de s'offrir un deuxième pied-à-terre à la mer ou à la montagne, à la grande joie des promoteurs immobiliers.  

A la fin de 2019, 371 des 2202 communes suisses étaient concernées par la mesure, selon le dernier recensement de l’Office fédéral de l’aménagement du territoire. A Calanca, dans les Grisons, le taux – le plus élevé du pays – est de 98,48%. Avec son taux de 89,4%, Campo, village de la vallée de la Maggia (TI), se passerait certainement d’occuper la deuxième place du classement; tout comme Riederalp (VS), troisième avec 87,8% de son patrimoine résidentiel affecté à du logement «accessoire».

Si l’acceptation de l’initiative portée par les organisations de protection de la nature et du paysage avait suscité une levée de boucliers de la part des entreprises actives dans la construction, elle n’avait pas fait que des déçus au sein des milieux touristiques. Bien au contraire.

«Une nuitée passée en hôtel rapporte environ 250 francs, estime Jean-Daniel Clivaz, président de l’Office du tourisme de Crans-Montana. Et on admet en général qu’un lit peut, chez nous, occasionner 100 nuitées par an.» Selon ce calcul, ce type d’hébergement générerait des retombées annuelles d’environ 62,5 millions de francs, puisque la station propose 2500 lits classés en hôtellerie. C’est bien loin de ce que prévoyait un plan de développement touristique élaboré dans les années 1970. «A l’époque, indique Jean-Daniel Clivaz, il y avait environ 80 hôtels et 6000 lits. Il a été établi qu’il faudrait 10 000 lits hôteliers pour assurer la viabilité de la station. Et puis, on a changé les équilibres et développé une économie autour de la construction et de l’immobilier. En même temps, on a occasionné une forte baisse des flux touristiques.»

Certaines stations dépensent des millions en marketing, alors que les propriétaires sont là

Anne-Sophie Fioretto, professeure à la HES-SO Valais

Professeur extraordinaire à l’Institut de géographie de l’Université de Berne, Jean-David Gerber ne le contredira pas. Avec sa collègue Monika Bandi Tanner, ce spécialiste des politiques urbaines et territoriales a étudié le développement du tourisme de résidence secondaire dans les Alpes. Les deux chercheurs se sont intéressés à la Haute-Engadine. Ils se sont inspirés des travaux de l’Américain Clarence Stone, qui a défini quatre types de régimes urbains.

L’un d’entre eux, le régime de développement, a retenu toute leur attention. Et celui-ci ressemble beaucoup à l’analyse livrée par le président de l’Office du tourisme de Crans-Montana: «Dans cette région des Grisons, nous avons observé une adéquation entre les intérêts des différents acteurs en présence, propriétaires fonciers, développeurs, exécutifs municipaux, sociétés de remontées mécaniques, détaille Jean-David Gerber. Ces différents acteurs, regroupés en une véritable «coalition de croissance», sont d’accord entre eux sur la captation de la rente foncière. Il en a souvent résulté un développement anarchique et une surexploitation des ressources.»

Jusqu’au XXIe siècle, ces coalitions vont être relativement épargnées par le législateur, note le professeur, relevant que des mesures ciblées uniquement sur l’aménagement du territoire ne seront pas suffisantes pour neutraliser ces groupes d’intérêts. Pour inverser la tendance, «il faut comprendre que le développement incontrôlé des résidences secondaires est un problème de gouvernance, c’est-à-dire d’équilibre des forces au pouvoir, avant d’être une question de planification», insiste le scientifique.

A cet égard, la lex Weber représente un premier tournant en direction d’un véritable changement de politique dans ces régions touristiques. Ce qui ne veut pas dire que ces groupes de pression ont dit leur dernier mot. Depuis 2012, les oppositions et les recours se sont multipliés: une petite cinquantaine émanant de la Fondation pour la protection du paysage, estime son directeur, Raimund Rodewald. «Dans environ trois quarts des cas, on a eu gain de cause». Cinq procédures sont encore en cours.

A Aminona, le projet baptisé «Lodge de la Reine», autre dossier controversé à ne pas confondre avec l’Aminona Luxury Resort & Village, a été retoqué par le Tribunal fédéral. Les juges de Mon Repos ont notamment argué qu’il n’était pas certain que le luxueux complexe prévu ne contiendrait pas, une fois terminé, des logements alloués à des résidences secondaires.

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«Le problème, précise Raimund Rodewald, c’est vraiment, pour nous, l’article 7 de la loi qui autorise les constructions touristiques. Nous ne sommes pas contre le fait que de telles infrastructures puissent voir le jour pour que l’économie régionale fonctionne. Mais conçu comme il l’est, cet article ne permet pas d’assurer qu’il n’y ait pas des résidences secondaires qui se fassent tout de même.»

Nouvel homme fort de Crans-Montana, l’homme d’affaires tchèque Radovan Vitek n’est pas impliqué dans les deux projets litigieux d’Aminona. Principal actionnaire des Remontées mécaniques de la station (CMA), celui-ci prévoit la construction d’un complexe hôtelier au pied de la cabine de Cry d’Er. La société CMA Immobilier a par ailleurs récemment acheté une agence, la Régie du Rhône. Devenue One Montana, celle-ci doit contribuer à concrétiser sa vision de station intégrée, en passant par le rachat d’objets existants.

Réchauffer les lits froids

Président de CMA Immobilier, le médecin Philippe Magistretti indique qu’une quinzaine d’acquisitions ont déjà été réalisées. L’objectif est d’acquérir une centaine de biens immobiliers, de les adapter aux standards actuels et de les mettre en location à la semaine, en les accompagnant de services hôteliers. Logique. Les remontées mécaniques ont impérativement besoin de clients pour se révéler rentables: un million de journées skieurs sur l’année, selon lui, si l’on observe que les descendants des baby-boomers qui ont acheté un logement dans la station n’y viennent plus forcément, «les petits-enfants préférant parfois payer le double pour aller skier à Ischgl, en Autriche.» Réchauffer à tout prix les tristement célèbres «lits froids». A couteaux tirés, la société des remontées mécaniques et l’Office du tourisme tombent au moins d’accord sur cette nécessité.

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«Il faut améliorer la qualité du séjour d’un résident secondaire, relève Jean-Daniel Clivaz, le président de l’organisation de promotion touristique. L’objectif, c’est de proposer des activités transgénérationnelles durant toutes les saisons.» Le programme Grandeur Nature offre ainsi une multitude d’occupations, de la randonnée thématique à la balade yoga, en passant par une initiation à la fabrication de fromage.

Impliquée dans des projets de valorisation économique du patrimoine à Evolène, Anne-Sophie Fioretto estime, elle aussi, qu’il faut faire plus pour fidéliser ce public: «certaines stations dépensent des millions en marketing pour aller chercher des touristes internationaux, alors que les propriétaires sont là. Il y a une vraie dynamique à créer, notamment au niveau du canton.»

Bien connaître ses propriétaires

Mais attention, avertit la cheffe de projet de l’Institut de tourisme de la HES-SO Valais-Wallis: «Avant de passer à l’acte, il faut aussi mieux connaître et comprendre ces touristes qui représentent une population très hétérogène. C’est un élément de base qu’on oublie trop souvent.» Un milliardaire russe n’aura évidemment pas la réflexion d’une famille suisse issue de la classe moyenne.

Or, cette bonne compréhension du propriétaire est capitale pour atteindre un autre objectif visant à réchauffer les lits froids: «Ce sont des lits que l’on veut voir sur le marché de la location», déclare Jean-Daniel Clivaz. Mais pour ce faire, à Crans-Montana comme dans de nombreuses stations, tout un travail de rénovation et de valorisation de ces biens est indispensable. L’hôtelier verrait d’un bon œil une forme d’aide financière aux propriétaires pour la rénovation de leur bien en échange de sa mise en location quand il n’est pas occupé. «Afin de soutenir toute l’économie locale, s’interroge-t-il, ne pourrait-on pas aider le propriétaire s’il travaille avec des entreprises de la place?»

Une telle démarche aurait pour avantage de répondre à une autre préoccupation des milieux qui ont porté l’initiative Weber, celle de pousser les milieux de la construction à se réinventer pour travailler à la mise en valeur du patrimoine existant. «Un objectif qui, relève Raimund Rodewald, n’a pas encore été atteint.»

Autant de défis et d’interrogations qui révèlent peut-être un mal plus profond qui ronge le tourisme suisse. Un problème que la Française d’origine Anne-Sophie Fioretto a diagnostiqué: selon elle, ce secteur tourisme doit davantage être considéré comme un bien public, il faut fixer des conditions-cadres pour son développement et disposer de professionnels pour l’accompagner.

Sur le plateau de Crans-Montana, comme ailleurs dans les Alpes, les pelleteuses devraient en tout cas se faire plus rares au XXIe siècle. Le chantier économique de la valorisation des lits froids n’en est lui qu’à ses balbutiements.


A lire:

  • «Franz Weber, l’Homme aux victoires de l’impossible», René Langel, Ed. Favre, 2004.
  • «Un Dimanche à la montagne», Daniel de Roulet, Ed. Buchet-Chastel, 2006.

A voir ailleurs

Les Franches-Montagnes: Le plateau des Franches-Montagnes (JU) a été le cadre de la première levée de boucliers contre le développement des résidences secondaires. Dans les années 1970, alors que la Question jurassienne bat son plein, les militants s’élèvent contre l’acquisition de fermes anciennes par des personnes étrangères à la région. La mise aux enchères de la ferme des Loviat, aux Emibois, défraiera la chronique pendant de nombreuses années.

Ballenberg: Pour qui souhaite un aperçu du patrimoine bâti suisse, une journée au musée en plein air de Ballenberg s’impose. Dans un décor de carte postale, à l’est du lac de Brienz (BE), juste avant l’intersection pour les cols du Brünig ou du Grimsel, une centaine de bâtiments historiques et des animations emmènent le visiteur dans le passé architectural et social de la Suisse. Non loin de là, le Grand Hôtel Giessbach, sauvé par l’écologiste Franz Weber, vaut également le détour.