À l’heure où les discours irrationnels, les réactions pulsionnelles et les régressions affectives envahissent le discours public sur la laïcité en France et ailleurs, rien ne pouvait être plus bienvenu que ce Petit manuel pour une laïcité apaisée rédigé par le spécialiste reconnu de longue date Jean Baubérot, en collaboration avec le «Cercle des enseignant.e.s laïques». Rédigé d’une plume alerte et élégante, le livre se veut un rappel sobre et engagé, didactique et à visée pratique de ce qu’est le principe républicain de la laïcité – rappel qui n’élude jamais la complexité à la fois théorique, historique et pratique de la question.

Comme l’indique le sous-titre – «À l’usage des profs, des élèves et de leurs parents» –, la laïcité est ici étudiée dans le milieu scolaire, milieu sensible s’il en est; mais le fil rouge du livre est si limpide que nul n’aura de peine à appliquer ses leçons hors de l’école. Le principe de base est simple, il suffira ensuite, le cas échéant, de le décliner aux diverses situations avec discernement juridique et politique: la laïcité est un principe visant à garantir la liberté de conscience des citoyennes et citoyens, ainsi que la liberté des cultes. Comme le dit Baubérot en toute clarté, «les fondateurs n’avaient pas pour projet de détourner les élèves de leurs croyances ou de leurs convictions mais de garantir au contraire la possibilité de leur expression». Voilà qui est dit.

Eglise catholique

La loi de 1905 avait été rédigée dans cet esprit d’apaisement libéral (contre, à l’époque, faut-il le rappeler, l’emprise de l’Eglise catholique). Il a d’ailleurs été rappelé depuis (dans un avis du Conseil d’État de 1989), «que ni l’État ni aucun de ses appareils ne pouvaient interpréter la signification d’un signe» (sous-entendu: c’est l’affaire des croyants eux-mêmes); et que le principe de neutralité est un principe qui s’applique aux autorités de l’État et à leurs représentants, pas aux simples citoyens.

Mais les textes de 2004 (sous l’impulsion de François Bayrou, alors ministre de l’Education nationale) sont venus compliquer l’affaire, en étendant le devoir de neutralité aux élèves eux-mêmes, sommés depuis lors de s’abstenir de tout signe ostentatoire. En cohérence avec leur principe de base, les auteurs du Manuel peuvent donc affirmer avec vigueur que «la neutralité ne s’applique pas aux usager-ère.s, mais bien à l’espace, au milieu dans lequel ils évoluent. Les tentatives récentes d’étendre le principe de neutralité aux usager-ère.s, et en particulier aux élèves, sont donc en profonde contradiction avec l’objectif qui présidait à sa mise en œuvre initiale». Les auteurs n’ont de plus aucune peine à montrer que la loi de 2004 a provoqué l’exact contraire de l’apaisement des tensions qu’elle visait, augmentant la méfiance, engendrant des effets de stigmatisation, provoquant des déscolarisations forcées. Plus anecdotiquement, on en était arrivé à mesurer la taille d’un bandeau sur la tête; spirale sans fin de l’obsession vestimentaire…

Voile à l’école

Toute la deuxième partie du livre est consacrée à des questions pratiques: «Que faire si un élève défend des arguments religieux en classe?», «Que faire si une élève se présente voilée à l’école?», «Que faire face au refus d’un cours sur la théorie de l’évolution?», etc. Les réponses, détaillées, pratiques, sont toujours d’une brillante simplicité, manifestement adossées à une solide expérience pédagogique. Tout enseignant, pas forcément français, y trouvera source d’inspiration.

On notera que le cas qui a récemment défrayé la chronique en Suisse – le refus de serrer la main d’une enseignante – n’est pas directement traité. Mais il s’agit toujours «de procéder selon les mêmes principes que dans n’importe quelle autre situation où un.e élève semble vouloir refuser une règle commune»: dialogue en face-à-face (et pas en présence des autres élèves); appel à d’autres collègues si le dialogue est impossible, trouver des alliés; si le dialogue s’engage, ne pas être intrusif; rappel de la loi ou du règlement, y compris de la possibilité de le critiquer; d’une manière générale, éviter de brandir la menace de sanction trop tôt. À les traiter de la sorte, on peut effectivement parier que rares resteraient les cas insolubles…

Au-delà de son intelligence pédagogique, l’immense mérite philosophique et politique de ce petit livre est de montrer en toute clarté que, contrairement à ce que véhicule une opinion publique confuse, la laïcité n’est pas une valeur qu’on brandit comme un étendard, mais un principe d’organisation de la vie sociale. Elle n’est donc pas le label d’une identité, mais un outil de régulation. C’est tout différent. Toutes les confusions rhétoriques, intellectuelles et politiques viennent de l’absence de distinction de ces deux niveaux, prêtant ainsi le flanc à toutes les manipulations stratégiques.

C’est dire que les élites françaises qui aiment tant l’assimilation feraient bien d’assimiler au plus vite les leçons de ce petit Manuel: elles éviteraient de devoir être la risée du monde entier le moindre burkini venu.


Jean Baubérot et le Cercle des enseignant.e.s laïques, Petit manuel pour une laïcité apaisée. À l’usage des profs, des élèves et de leurs parents, La Découverte, 240 p.