Scènes

A l’Alchimic, on tue l’étranger, il revient valser

Sur un texte de Rémi de Vos, Sandra Amodio met en scène une comédie fantastique qui raconte les limites des êtres obsédés par la pureté et la sécurité. Hilarant.

Un emballement, du plus lisse au plus sauvage, du plus lent au plus haletant. Un décor qui passe du chalet de poupée ripoliné au manège meurtrier et sanglant. La cible? L’autre, l’étranger, thème tristement d’actualité… Plus ça tourne, chez Fritz et Grete, plus le désir, la peur et la haine refoulés sont exaltés. Une nouvelle fois, la scénographe Anna Popek excelle dans la traduction visuelle d’un argument. Mais elle n’est pas la seule à se distinguer dans cet «Alpenstock» hilarant. Le trio de comédiens – Rebecca Bonvin, David Casada et Roberto Molo –, comme la metteuse en scène, Sandra Amodio, qui démontre son goût pour la marionnette et les univers grinçants, parviennent à faire exploser cette comédie des clichés signée Rémi de Vos.

Une précision pour commencer. Oui, «Alpenstock» se vautre dans les idées reçues en montrant un couple du Tyrol fasciné par la neige et la pureté, percuté par l’arrivée d’un étranger épicé qui vient donner du plaisir à madame et des idées de meurtres à monsieur. Rémi de Vos n’hésite pas à jouer des stéréotypes. Il l’avait déjà fait pour les Etats-Unis dans «Intendances», monté par les étudiants de l’Ecole Serge Martin sous la direction éclairée de Joan Mompart.

Le cliché, oui, mais augmenté

Mais, chaque fois, l’auteur belge va plus loin. D’abord, il truffe ses pièces de monologues insensés où, dans un langage faussement érudit, les protagonistes donnent une vision absurde du monde. On rit en pensant à tous les fats et pédants déjà épinglés par Molière. Surtout, l’auteur se permet des rebondissements surréalistes qui transforment la satire classique en comédie fantastique. Du coup, à l’Alchimic, on tourne jusqu’au vertige et on décolle vraiment.

Une comédie pensée comme un thriller

Ce succès tient beaucoup à la prestation des comédiens. Sandra Amodio a choisi de les diriger comme des marionnettes, victimes de leur destin. Dès la première scène qui montre Grete (excellente Rebecca Bonvin) abîmée dans son rangement sacré, on sent l’étrangeté. Alors qu’elle s’affaire, l’épouse est subitement inquiétée. Elle saisit un couteau. Une musique de thriller renforce le suspens. La porte s’ouvre: fausse alerte, c’est le mari (David Casada), fonctionnaire obsédé par la sécurité, qui rentre au foyer. La menace retombe, mais le public est prévenu: ici, le sang va couler, car le désir et la haine refoulés ne demandent qu’à s’embraser. L’allumette? Yosip (Roberto Molo), un «balkano-carpato-transylvanien» rempli d’amour pour Grete et de fierté. Il va faire valser la belle, le chalet de poupée, les certitudes et le mari. On le tue, il remonte sur le ring. Sandra Amodio réussit ce défi: donner à l’affaire une dimension de cabaret déchaîné.


Alpenstock, jusqu’au 27 nov., Alchimic, Genève, 022 301 68 38, www.alchimic.ch

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