«La fortune sourit aux audacieux», a écrit Virgile dans l'Enéide. Mais Alexandre a beau placer cette citation en exergue, rarement film audacieux aura connu pareille infortune. Le haro lancé par la critique américaine est en effet en train de se transformer en déroute commerciale, seule une diffusion mondiale permettant à cette superproduction à 150 millions de dollars d'espérer rentrer dans ses frais. Dommage. Car au contraire de Gladiator et de Troy, Alexandre est un vrai film d'auteur, personnel jusqu'à l'excès. Au point qu'Oliver Stone l'Américain a dû trouver son argent en Europe alors que Hollywood avait financé sans rechigner l'Anglais Ridley Scott et l'Allemand Wolfgang Petersen, illustrateurs par ailleurs plutôt bien inspirés. Dommage surtout parce que, comme The Doors, JFK ou Nixon, Alexandre est un film impressionnant jusque dans ses erreurs, qui mérite largement d'être vu et discuté.

La seule tentative précédente de raconter l'épopée du roi de Macédoine qui se rêvait empereur d'un monde unifié, Alexander the Great de Robert Rossen (1956, avec Richard Burton), s'était elle aussi soldée par un échec. Stone en prend le contre-pied en se concentrant sur la période des grandes conquêtes en Asie plutôt que sur la partie grecque de l'histoire. Malgré près de trois heures de projection, on devine le sujet trop vaste pour qu'un film, n'importe lequel, puisse lui rendre justice. Qu'à cela ne tienne, Stone élague, tranche, ose et arrive à une interprétation digne d'intérêt: rationalisée comme mission civilisatrice (la pax hellenica avant la pax americana?), la volonté de puissance d'Alexandre n'était au fond que la tentative d'un homme pour se libérer.

Se libérer de quoi, au fait? De ses parents, pardi! Et Alexandre de devenir Œdipe et Hamlet réunis dans une lecture qu'on pourrait qualifier de post-freudienne. Traumatisé par la haine que se vouent ses parents et leurs conseils de se méfier du monde entier, le jeune Alexandre embrasse les préceptes plus généreux de son vieux maître Aristote, cherche à conserver la pureté de ses idéaux et finit par se laisser corrompre par la vie, le pouvoir et la guerre, tout ceci avant de mourir sans héritier à l'âge de 32 ans.

Voilà en clair ce que raconte ce film. Et il n'y aurait pas là matière à méditer? Colin Farrell serait trop blondinet, bisexuel et angoissé pour personnifier le grand homme? Autant reprocher à Angelina Jolie/Olympias d'être trop magicienne, féminine et incestueuse pour une mère et Val Kilmer/Philippe trop cyclopéen, mâle et dominateur pour un père. Tout ceci est voulu. Non, la seule chose qu'on puisse reprocher à Stone, c'est d'avoir la main lourde et d'appuyer ses thèses avec une finesse parfois – il faut bien l'avouer – éléphantesque. L'auteur de Platoon restera à jamais un guerrier dans l'âme (d'où sa propension à filmer une bataille au cœur de la mêlée), mais comme en son temps Samuel Fuller, on oublie trop souvent de le créditer d'une certaine intelligence et d'une haute idée du 7e art.

Au cinéma, qui dit volonté de puissance dit Citizen Kane, tant le chef-d'œuvre d'Orson Welles a tracé à la perfection l'arc d'une vie vouée à ce but. Alexandre aussi s'ouvre sur son «Rosebud», un anneau lâché par l'empereur au moment de sa mort, mais au lieu d'une narration morcelée en témoignages contradictoires, Stone les réunit dans celle du vieux Ptolémée (Anthony Hopkins), compagnon de route qui se souvient depuis sa retraite d'Alexandrie. Ce qui nous amène à l'autre prétendu défaut du film: la séquence clé du meurtre du père déplacée en flash-back à la fin du film. Dans le plan qui est celui de Stone (l'impossibilité d'échapper à ses origines), cela fait parfaitement sens, de même que l'anneau, rappel de l'amour pur (non sexuel, cela existe) qui lie Alexandre à son ami d'enfance Hephaestion, sur le modèle d'Achille et de Patrocle.

Blessé par l'accueil de son film, Oliver Stone n'a pas tort de s'insurger contre le manque de maturité du public. Mais jamais il ne dira à quel point ce récit d'un rêve brisé, qui galvanise avant d'épuiser ses fidèles, est aussi le sien. Désiré depuis longtemps, ce film arrive sans doute trop tard, alors que ses capacités d'artiste sont sur le déclin après les sommets de Né un quatre juillet et de JFK. A aucun moment idéal dans sa réalisation (en Angleterre, au Maroc et en Thaïlande pour représenter la Grèce, la Perse et l'Inde), mais traversé par des moments de véritable grandeur, cet Alexandre finira par trouver ses défenseurs.