L’alexandrin, unique objet de mon adoration

Lettres Sur scène et en classe, le théâtre versifié est toujours une figure imposée

Les ados d’aujourd’hui ont-ils encoreles outils pour le capter?

«Tel est de mon amour l’aveuglement funeste./ Vous le savez, Madame, et le destin d’Oreste/Est de venir sans cesse adorer vos attraits,/Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais.» Toujours, jamais. Venir, sans venir tout à fait. Et cet aveuglement de l’amour diablement inversé… Sur la scène de l’Arsenic, à Lausanne, le bondissant Baptiste Morisod maîtrise parfaitement ce quatrain racinien. Comme il maîtrise d’ailleurs toute la partition d’Oreste, amoureux malheureux d’Hermione qui trouve dans Fiamma Camesi une interprète joliment gratinée.

Sous la direction d’Alexandre Doublet, les acteurs donnent du corps et du cœur à cette Andromaque rebaptisée Les Histoires d’A-Andromaque en hommage aux Rita Mitsouko. Mais l’alexandrin est taquin. Une écoute un rien dissipée et c’est le sens qui part en fumée. Même à la lecture muette, l’affaire est corsée. Comment s’en sortent les gymnasiens, premiers destinataires de cette docte matière? Comment négocient-ils cette étape imposée du programme de français? Réponses nuancées.

«J’enseigne depuis vingt ans et je vois bien que les élèves ont de plus en plus de peine à comprendre les alexandrins. D’ailleurs, impossible de baser ma leçon sur une lecture à domicile. On travaille ce théâtre en classe et j’en arrive souvent à traduire les vers comme une langue étrangère!» Bernard Comte, enseignant de français dans le post-obligatoire, adore son métier. Mais il aime moins cette «paresse des élèves pour la lecture». «A quelques exceptions près, les ados ne lisent plus. Du coup, leur intelligence des textes en pâtit et lorsque l’écriture est plus ardue, le sens leur échappe complètement», détaille l’enseignant.

Catherine Logean, qui enseigne dans les mêmes degrés, est plus encourageante. «On ne va pas dire que l’alexandrin est facile. Souvent, le vers se dénoue quatre ou cinq lignes plus loin et il faut à l’élève une capacité de concentration élevée pour tirer le fil du sens», admet l’enseignante. Mais, pour elle, une lecture à haute voix donne de bons résultats. «Les élèves se passent le relais du texte, ainsi les garçons peuvent faire des rôles de filles et les filles des rôles de garçons, ce qui ajoute du piment à la situation!»

Par ailleurs, insiste la pédagogue, plus que la difficulté formelle, c’est la difficulté des références culturelles qui rend le théâtre classique ardu. C’est vrai. Si on prend le cas d’Andromaque , les protagonistes se réfèrent sans cesse à la guerre de Troie dont ils sont à peine sortis et un auditeur qui ne connaîtrait pas ou plus son Iliade peut facilement perdre pied. «Notre travail consiste à décrypter l’époque à laquelle l’auteur du XVIIe siècle fait référence, le monde antique, souvent, mais aussi à expliquer l’époque dans laquelle il écrit, la monarchie, les courtisans, les salons, etc.», poursuit Catherine Logean.

Qui se souvient avec plaisir de sa lecture du Misanthrope , en classe. «Très vite, les ados ont pris le parti de cet être radical qui fustige les hypocrisies et les petits arrangements. En fait, moyennant un travail sur le vers, il est beaucoup plus facile à un adolescent de s’identifier au misanthrope de Molière qu’à Emma Bovary de Flaubert. Une petite-bourgeoise de province qui s’ennuie, ce n’est pas tellement leur affaire!»

Mais surtout. Les grands alliés des enseignants pour aborder l’alexandrin, ce sont les théâtres qui programment ce répertoire. Les deux professeurs sont formels: «On fait tous pareils. Au début de l’année, on regarde les saisons et on choisit d’étudier les textes classiques qui sont à l’affiche des scènes romandes. C’est un aboutissement très stimulant et très éclairant.» De fait, que ce soit au Théâtre du Loup, à Genève, qui a récemment produit un Horace remarqué (LT du 22.01.2015), ou mercredi soir à l’Arsenic, à Lausanne, pour cet Andromaque revisité, une grande majorité du public est constituée de classes de gymnasiens. Du total win-win, quoi.

Au-delà de cet arrangement vertueux, qu’est-ce que l’alexandrin amène à la société? Pourquoi faut-il absolument le sauver? Mariama Sylla vient d’interpréter une superbe Camille dans Horace, dirigé par Didier Nkebereza. Elle sourit: «Parce que l’alexandrin est sensuel, puissant. Que je disais «rends-moi mon Curiace!», les larmes me venaient à chaque fois. Plus généralement, l’alexandrin est le véhicule d’un théâtre qui pose des questions très contemporaines sur la lutte entre amour et politique, la justice et l’honneur. Pour préparer Horace avec des classes, j’ai dit à une jeune fille qui craignait de s’ennuyer: imagine que ta meilleure amie tue ta mère, tu réagirais comment? Subitement, le classique était très proche d’elle.»

Même Philippe Cohen, leader de la Cie Confiture et habitué des réécritures comiques des grands classiques, en pince pour l’alexandrin. «Comme amuseur, je vulgarise des textes anciens. Mais comme interprète, j’adorerais jouer dans une vraie tragédie. D’ailleurs, dans mon premier grand succès que je vais reprendre en mai, Le Cid improvisé , je finis sur les derniers vers de Corneille et ce passage est du miel à mes oreilles!» Plus encore, le comique voit une parenté entre les textes versifiés et le rap actuel. «Quand Akhenaton dit «Priant pour que l’ignorance jamais ne reste/, Akim a toujours le regard dirigé vers l’Est», il fait un alexandrin. La langue XVIIe a cette même force de scansion.» En amoureux décidément transi, Philippe Cohen souligne enfin «l’incroyable construction de ce théâtre. A chaque scène, surgit une nouvelle info. Exactement comme dans les meilleurs scénarios!»

Et les ados, ils disent quoi? Mat, 17 ans, collégien à Genève: «L’alexandrin? C’est un peu une manière compliquée de dire des choses simples, comme la poésie en général, mais ça va. J’aime bien le lire à haute voix. Tu te forces à faire les bonnes syllabes pour arriver à douze, c’est assez pro.»

«L’alexandrin et le rap? Même force de scansion, même sens politique et même art de la construction!»