«L'allégresse est dans la vitesse»

Double reconnaissance pour l'œuvre secrète de Catherine Safonoff qui reçoit le Grand Prix de la Ville de Genève et le Prix Dentan.

Rencontrer Catherine Safonoff chez elle, c'est faire l'expérience, troublante, d'une familiarité décalée. Elle a fait de sa vie le matériau de ses livres, et, dans le dernier, Autour de ma mère (Zoé, lire le SC du 13.01.2007), la maison, le jardin sont de vrais personnages. Et en effet, tout est là, jusqu'au coucou qui rythme les heures de son chant absurde.

Tout est là et tout est autre: magie de l'autobiographie transcendée par l'écriture. Ce livre, le septième publié en plus de vingt ans, vaut à une œuvre secrète la reconnaissance massive de deux récompenses importantes: le Prix Dentan (lire ci-dessous) et le Grand Prix de la Ville de Genève que Catherine Safonoff est la deuxième femme à recevoir, après Alice Rivaz. Cet afflux d'honneurs rend perplexe celle qui a toujours écrit dans une semi-confidentialité des livres inclassables: notes, choses vues, fragments de mémoire, pensées, lectures, journal de bord d'une existence chaotique, «cabotage» dans les ports de la mémoire.

Dans Autour de ma mère, la maison certaines nuits «recule loin de la ville au bord d'une forêt silencieuse». Méfions-nous de la littéralité: dans la vraie vie, elle est posée au milieu de son jardin dans un tranquille quartier à la lisière de Genève, vestige d'un temps où les petits artisans émigraient le long de la ligne du tram. Un chantier bruyant rappelle la ville proche, les affaires, et menace les seuls biens de celle qui y écrit: le silence, la solitude.

Autour de ma mère est né dans ce refuge. On y trouve en fragments les grandes lignes d'une vie commencée à Genève en 1939. Un père d'origine russe, étrange, violent, puis absent. Une mère, jolie femme, détruite par l'échec de son mariage. Une petite enfance heureuse, entre grands-mères et cousins, puis la rupture, l'isolement aux côtés de cette femme en ruine. «Ma mère ne m'a jamais aimée.» C'est le constat sans pathos qui traverse tout ce livre écrit «autour» de cette figure maternelle frustrante. La vieille femme perd la mémoire. Ce matériau, justement, que sa fille préserve et travaille: «Ecrire se pose toujours sur un manque», dit-elle.

La Part d'Esmé, premier livre publié (Bertil Galland, 1977), était une façon de se rebeller contre la défaite d'un mariage. Un autre écrit l'avait précédé, dans les années 1960. Catherine Safonoff avait suivi aux Etats-Unis un mari médecin. Elle, qui avait abandonné à plusieurs reprises des études de lettres, décide, avec cette détermination qu'elle cache sous ses allures d'adolescente apeurée, de se consacrer à l'écriture. Elle rit encore de ce démarquage: elle avait copié son modèle de l'époque, Michel Butor. «Je savais La Modification par cœur.»

Gallimard refuse le manuscrit, pour la jeune femme la question de l'écriture est donc réglée, il lui faut désormais apprendre à lire. A New York, dans le climat des luttes pour les droits civiques des Noirs, elle se plonge dans l'œuvre de Jung et photographie la ville, avec la même passion. Aujourd'hui, dit-elle, c'est vers les sciences humaines qu'elle se dirigerait, vers l'anthropologie, pour saisir l'infinie diversité des êtres et des rapports à la vie. Et elle ajoute qu'elle s'intéresserait aussi à l'argent, elle qui en a toujours manqué, qui a prétendu le mépriser. Elle réfléchit maintenant aux termes de l'échange, à cette «part maudite» dont parle Bataille qui pèse si lourd dans les rapports humains.

Au terme de cette période d'euphorie new-yorkaise, allumée aux amphétamines prescrites par un vieux médecin, elle tombe enceinte, décide de rejoindre les chemins de la vie saine. Retour en Suisse, où naît une fille, puis une deuxième. Aujourd'hui encore, un cauchemar réveille Catherine Safonoff en larmes: elle n'a pas eu d'enfant. Puis, elle revient à elle, se souvient de ses deux filles, de leur descendance: sauvée! Pour elles, elle a créé des contes manuscrits, illuminés de dessins: peut-être sa vraie voie, se dit-elle parfois.

Avant de s'ancrer dans la maternité, Catherine Safonoff a connu bien des dérives. Une tentative ratée de suivre les traces des femmes de la famille, toutes institutrices. Un mariage catastrophique, violemment rompu, une vie pleine dans le Londres des années 1960 - petits boulots, bohème -, des amours, peu et intenses. Et ce deuxième mariage, union de deux chagrins d'amour, qui la plonge dans un milieu bourgeois. Elle y découvre «ce qu'est le pouvoir». Une violence qu'elle s'ingénie à fuir, à éluder: «Je ne suis pas une combattante», déclare-t-elle.

Ce n'est pas vrai, et elle le sait, petit soldat à l'allure juvénile, sur son vélo, sur une moto, autrefois. «L'allégresse est dans la vitesse», a-t-elle écrit, elle qui peut tout aussi bien rester des heures dans la contemplation de l'eau ou des feuilles. C'est dans cette tension que naissent les notes éparses qui composent la mélodie de ses livres. La vie, Catherine Safonoff la voit parfois à travers un filtre noir, mais surtout avec une forme surprenante d'optimisme. «Quelque chose en moi veut un morceau de paradis.»

Autour de ma mère est un adieu anticipé à «la première femme» et au «dernier homme», ce marin au cours troublé, figure centrale du livre précédent, Au Nord du capitaine (Zoé, 2002). Celle qui écrit: «Il faut s'en aller pour avoir une histoire» a rêvé de s'installer en Grèce, terre d'élection bien avant l'arrivée dans sa vie de cet homme. «Mais pour cela, il me fallait un passeur.» Le capitaine n'a pas su remplir ce rôle, mais il a permis «l'unique entreprise qui vaille au monde, aimer quelqu'un». Cet adieu-là est apaisé.

«Il n'y a de pensée qu'autobiographique», écrit Montaigne. Catherine Safonoff saisit des lucioles de temps avec ses mots. Ces «notes», elle sait en garder la légèreté à travers un grand travail de construction, qu'elle minimise. Elle se dit incapable d'écrire de la fiction, abandonnant bien vite les tentatives, cessant de croire à ses histoires. «Je ne suis pas créatrice», dit, contre toute évidence, celle qui rassemble les images «comme un chien ses moutons» et qui sait instaurer un léger décalage par rapport au réel.

Qu'en disent ceux qui lui servent de matériau? Sa mère, du temps où elle était encore lucide, craignait de voir étalées des «turpitudes». Et ses filles, discrètement présentes? «Tu t'en es assez bien tirée, dans le superficiel, sans rien dire d'essentiel», dit l'une d'elles. Le lecteur, lui, trouve dans cette écriture inventive, précise, drôle aussi, un pointillé d'images, de pensées et d'émotions auxquelles s'identifier avec jubilation.

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