Alors que flottait encore le parfum de scandale qui auréola la sortie de son précédent film, La Route 181 (2003), violente diatribe anti-sioniste, Eyal Sivan s'était remis au travail, faisant fi des controverses qui animent l'intelligentsia juive, en France tout particulièrement où le cinéaste israélien est installé depuis une vingtaine d'années. Il signe cette année un remarquable Pour l'Amour du peuple, coréalisé avec sa monteuse Audrey Maurion et sélectionné en compétition à Visions du réel. Cette plongée dans les arcanes d'une société de surveillance à travers l'adaptation des mémoires de l'Officier B, ancien cadre de la Stasi en ex- RDA, est l'occasion pour ce penseur de l'image et du politique d'aborder de front l'ensemble de ses thèmes de prédilection.

Le Temps: Quelles motivations vous ont guidé vers ce film?

Eyal Sivan: Je n'avais jamais accepté de commande, ni réalisé d'adaptations. Pourtant, lorsqu'un producteur m'a fait lire le récit autobiographique de cet ancien officier de la Stasi, j'en suis tombé amoureux au point qu'il s'est imposé à moi comme une nécessité. Il y avait là matière à pousser plus loin la réflexion sur des thèmes sous-jacents à l'ensemble de mon œuvre d'Itgaber, le triomphe sur soi (1991), entretien avec le philosophe israélien Yeshayahu Leibowitz, au Spécialiste (1999), coréalisé avec Rony Brauman à partir des archives du procès Eichmann. En filigrane: le rapport entre société et idéologie, le problème de l'obéissance à un régime ou à des lois iniques, ou encore l'emploi néfaste que certains font de la mémoire.

– D'où ce regard porté vers l'Allemagne?

– C'était davantage la perspective de pouvoir enfin pénétrer dans la tête de ce type de personnage, rouage d'un système oppressif estimant œuvrer pour le bien de l'humanité, qui m'a fasciné. Cette représentation du bourreau figure dans plusieurs de mes films, notamment dans cette série intitulée Populations en danger (1996-97) dont l'un des épisodes était consacré au génocide rwandais. D'autre part, l'Allemagne demeure pour moi la nation d'avant-garde par excellence, dans des domaines qui s'étendent de la culture à la politique, en passant par le crime.

– En France, l'édition du texte est complétée par un commentaire d'Alexandre Adler. Ses prises de position dans le cadre du conflit israélo-palestinien, marquées à droite, font de lui votre «ennemi historique».

– Je n'ai pas même lu le propos d'Adler. Seul le document historique m'intéressait. Je me suis d'ailleurs référé à l'édition française aussi bien qu'allemande, puisque mon film existe en deux versions, dotées chacune d'une voix off en langue originale. Ce souci correspond à une volonté d'affranchir le spectateur de toute barrière face au film, de rendre l'image la plus lisible possible.

– A l'instar de votre travail sur «Un Spécialiste», vous entremêlez vos propres mises en scène aux images d'archives. On ne distingue jamais nettement la nature de chacune.

– Cette confusion est voulue. L'inconfort qu'elle provoque rend paradoxalement attentif au problème que j'entends dénoncer et qu'incarne la mission de l'Officier B: plus on accumule les images et plus elles deviennent opaques. D'autre part, ma démarche cherche à créer une résonance entre le passé et le présent. Chose qui n'est toutefois possible que si les archives bénéficient en amont d'un solide catalogage. Pour Un Spécialiste, Rony Brauman et moi-même avons ainsi dû classer et répertorier des kilomètres d'images avant de pouvoir en user à notre guise.

– Comment articulez-vous cette réflexion sur l'image avec votre engagement politique?

– Mais le cinéma documentaire est un acte politique, puisqu'il occupe un espace public et produit un discours sur le réel. Il est donc nécessaire de l'intégrer dans une réflexion plus globale sans pour autant lui dénier ses propres attributs. Il existe, entre le film et son spectateur, un rapport nécessaire de séduction fondé sur la notion de plaisir et d'esthétisme qui passe par le son, la couleur, le rythme…

– Et la fiction?

– J'ai deux projets en cours. L'un sur le concept de citoyenneté dans lequel je prends pour sujet ma propre candidature à la nationalisation française – un acte qui n'a été motivé que par le film que je souhaitais en tirer. L'autre prendra prétexte d'un échange de lettres entre une jeune recrue israélienne en charge dans les territoires occupés et sa petite amie.

Visions du Réel. Nyon, du 19 au 25 avril 2004. http://www.visionsdureel.

Rens.: 022 365 44 55. Projections du film d'Eyal Sivan: ma 20.4 à14h, Salle communale, et me 21.4 à 20h, Europlex-Capitole 2 Fellini.