Les médias papier vont mal, lapalissade des temps modernes. Ceux consacrés au sport n’échappent pas à ce dangereux tan­gage économique. Face à cela, il y a les téméraires qui imaginent, qui inventent, qui (s’)investissent, qui créent quelque chose d’inattendu, susceptible de capter l’attention du chaland tout en s’éloignant de la news numérisée. Adrien Bosc (déjà père de la revue Feuilleton), et Victor Robert (agence Capa, Canal+) émargent à la seconde catégorie.

Les voici qui viennent de mettre au monde, fin janvier, le premier «mook» – horrible mot-valise anglais, contraction de magazine et de book – entièrement dédié au sport. Le nouveau-né porte le nom de Desports. Un beau bébé, en vérité: près de 300 pages reliées sous une couverture cartonnée, du papier épais, une typographie rétro, une odeur d’encre. Et, surtout, des plumes hors pair, écrivains, philosophes ou grands reporters: Luis Sepulveda, Don DeLillo, Gilles Deleuze, Ryszard Kapuscinski, Pierre-Louis Basse, Bernard Chambaz, Maylis de Kerangal, pardon à tous les autres non cités.

Trois fois par année

Car la démarche, qualifiée d’insensée – donc porteuse de succès potentiel – par le duo de rédacteurs en chef lui-même, consiste à réunir et publier, trois fois l’an, un maximum de textes littéraires, reportages historiques, analyses déconnectés de l’actualité dans un… «mook» qui ne traite que de sport. Bosc, Robert et leurs ouailles se réclament de la descendance d’Antoine Blondin, chroniqueur sportif et écrivain (Un Singe en hiver, Les Enfants du bon Dieu, L’Europe buissonnière), qui rédigeait «des textes à mi-chemin entre journalisme et littérature», résument-ils. «Rigoureux dans les faits, l’écrivain s’ingéniait à décrire l’événement en lui offrant une dimension nouvelle, romanesque.»

On l’appelait «Stuka»

Ainsi la recette de Desports est-elle concoctée. On y découvre la passion immodérée de Pier Paolo Pasolini pour le football – «Nous l’appelions «Stuka», à cause de sa façon typique de s’élancer sur l’aile et de sa course brûlante», confesse un acteur. On y apprend la genèse, en 1916, du premier Championnat du monde de boxe toutes catégories entre un Blanc et un Noir – «A cette époque, le jeu est biaisé par le racisme. Le titre mondial des poids lourds, le Graal de la boxe anglaise, est l’apanage des Blancs qui s’ingénient à refuser la possibilité même d’un combat «mixte.» On y dévore le récit de la guerre de cent heures, en 1970, déclenchée par le Salvador et le Honduras à la suite de deux matches de foot plus que houleux, décisifs pour la qualification à la Coupe du monde organisée chez le grand voisin mexicain. Et beaucoup plus encore.

Au fond, l’unique «défaut» de ce riche magazine (ou livre périodique, mais pas «mook», de grâce) est de s’adresser à des amoureux encyclopédistes du sport, au travers d’écrits qui seraient ceux des Lumières de la discipline. En clair, le lecteur sportif moyen n’a rien à faire là-dedans. Ça tombe bien, il n’est nullement ciblé.

Desports, 296 pages, 18 x 24 cm, Editions Le Seuil-Volumen. Prix: 20 euros (25 francs). Disponible chez Fnac, Virgin, Relay et dans les librairies indépendantes. Prochain numéro: le 23 mai.