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«L'Alpe»: Une revue pour franchir les cols de la connaissance

Alors que sort de presse le quatrième numéro de la luxueuse revue alpine, retour sur les conditions de sa naissance et sur le mouvement qu'elle consacre.

La magnifique revue trimestrielle L'Alpe, éditée par le célèbre Grenoblois Jacques Glénat avec la collaboration scientifique et éditoriale du Musée dauphinois, est emblématique d'un nouvel intérêt pour la chose alpine. Après les excès du tourisme de masse, la grande chaîne européenne n'est plus perçue uniquement comme un gigantesque parc d'attractions ou comme un musée de traditions ancestrales, mais elle est redécouverte comme lieu de rencontres de cultures, lieu de passage où se mêlent des destinées humaines qui doivent encore, plus que toute autre, pactiser avec les éléments.

Il est alors temps de s'interroger sur toute une série de clichés modernes (l'image naturaliste et paradisiaque d'une montagne sauvage et inviolée) et ancestraux (la montagne qui tue et celle qui libère, le bon sauvage et le crétin des Alpes): c'est ce que la publication grenobloise tente de faire, avec panache et originalité. Rédacteur en chef de L'Alpe, Pascal Kober raconte la genèse du projet, et le chemin qui sépare encore les premiers numéros de l'idéal qui sous-tend la revue.

«L'Alpe doit beaucoup à André Pitte, initiateur et organisateur de la fête de la transhumance qui se tient chaque année à Die, dans la Drôme. Depuis plusieurs années, il avait l'idée de créer une publication qui soit à mi-chemin entre le livre et le magazine, entre la revue d'art et l'approche touristique, avec une ambition scientifique vulgarisatrice. A l'aube des années 90, il avait présenté son projet aux Editions Glénat et aux responsables du Musée dauphinois. L'affaire ne s'est pas faite tout de suite, puis la vague de lancement des «magazines de territoires» a rangé l'idée au placard.»

En effet, une foule de magazines touristiques régionaux naissent à cette époque, notamment sous l'impulsion des Editions Milan, dans la foulée des succès du groupe Prisma, comme Geo. Les Alpes Magazine, Pyrénées Magazine, Alpes vertes, autant de publications qui vantent les mérites retrouvés du terroir et du plein air, mais qui se contentent d'effleurer les aspects littéraires, historiques ou anthropologiques. Près d'une décennie plus tard, le terrain est donc mûr pour voir ressurgir le projet, évolué, d'André Pitte. «Nous nous disions que l'approche touristique, même bien faite, ne suffisait pas, qu'elle demeurait trop superficielle», poursuit Pascal Kober.

Le projet refait surface. Il est porté par une vague de fond vieille de moins de cinq ans, qui voit la réflexion concernant le mariage intelligent entre ressources et exploitation de l'univers montagnard gagner en acuité. «A cela s'ajoute l'avancement des connaissances historiques, qui permet de réinterpréter certains mythes fondamentaux, mais aussi celui de l'histoire au présent, avec la construction de l'Europe, explique Pascal Kober. La civilisation alpine redevient un terrain d'intérêt vivant, elle suscite les comparaisons, elle permet des regards croisés qui dépassent les frontières, comme récemment, lorsque Le Monde a consacré un grand article d'analyse sur le renouveau de l'extrémisme de droite dans les Alpes à la faveur des élections en Carinthie.»

L'Alpe demeure un acte volontariste qui frappe par son engagement intellectuel, en direction des cultures et des patrimoines. La revue est portée par un ras-le-bol des approches à l'emporte-pièce, par l'intérêt croissant du public pour la nouvelle muséographie, qui fait la part belle aux histoires de vies. Elle répond à une évolution de la perception de la société, en s'essayant avec bonheur à la pluridisciplinarité. «A ma grande surprise, nous avons rencontré moins de problèmes que je ne le pensais avec la gent académique, sourit Pascal Kober. Cela dit, la cohérence des thèmes n'est pas facile, même si nous n'avons pas vocation d'exhaustivité.»

Directeur de la publication, Jean Guibal résumait dans son premier éditorial les objectifs de la revue: premièrement, alimenter une «demande exigeante» en matière de «quête d'histoire, de patrimoine et de culture» qui «se trouve au cœur des préoccupations de nos contemporains». Deuxième objectif, «considérer la dimension européenne du massif. […] Ce n'est pas la construction de l'Europe qui impose cet élargissement, mais plutôt la nécessité de penser les cultures alpines dans leur proximité, sans nier leur extrême diversité.» Troisième intention, offrir un «regard particulier sur le monde qui se construit», où globalisation et crispations identitaires se bousculent.

Chaque numéro a un intitulé, un titre qui rassemble l'essentiel de la douzaine d'articles principaux qui le composent. Le premier numéro, paru en novembre 1998, traitait des «Gens de l'alpe», s'appuyant en cela sur la remarquable exposition montée sur le sujet par le Musée dauphinois. Les deux numéros suivants ont traité des divers aspects du franchissement des Alpes, puis des transhumances. La quatrième mouture, qui sort en kiosque à la fin du mois, a pour titre générique «Villégiatures» – avec plusieurs sujets traitant de la Suisse.

Du reste, la variété géographique des sujets, une volonté affichée de la revue, s'améliore à chaque numéro, la notoriété aidant. Mais la pénétration dans le monde germanophone, qui ouvre l'accès non seulement à une grande partie de la Suisse, à l'Allemagne du Sud et à l'Autriche, mais aussi aux Alpes slovènes et slovaques, demeure délicate. «Nous nous efforçons d'améliorer cet aspect», dit le rédacteur en chef de L'Alpe, qui reconnaît que sa publication penche un peu trop à l'ouest. Chaque trimestre, un sujet est consacré aux «Alpes d'ailleurs», c'est-à-dire aux civilisations montagnardes des quatre coins de la planète.

Si les thèmes restent pour l'heure très classiques, les approches peuvent rechercher une certaine originalité, comme par exemple un commentaire sociologique et historique de cartes postales anciennes. Une volonté commerciale peut aussi commander à l'agenda: en automne, les vins alpins seront en couverture… Autres sujets envisagés: les Alpes au troisième millénaire, les musiques, la civilisation du froid, des idées que Pascal Kober ne tient pas trop à dévoiler… D'autres thèmes plus ardus, moins «porteurs», pourront gagner la couverture lorsque le titre sera «assis», comme par exemple le développement industriel dans les Alpes – qui a déjà fait l'objet d'un portfolio extraordinaire dans le premier numéro, à propos de la construction des grands barrages italiens dans les années 30.

Qui dit revue ambitieuse dit mise en page soignée. Dans ce domaine, les promoteurs de L'Alpe ont voulu mettre tous les atouts de leur côté, choisissant d'emblée «une direction artistique forte, composée de personnages choisis hors des milieux de la presse, ce qui nous a évité de sombrer dans les tics professionnels», précise avec malice Pascal Kober. Hervé Frumy, figure locale de la direction artistique, responsable de ce domaine au Musée grenoblois, a été chargé de la couverture, alors qu'Eric Faucherre, graphiste spécialisé dans les affiches et le domaine culturel, l'assiste pour la mise en page intérieure.

En matière d'iconographie, impossible de s'appuyer sur le fonds du musée: trop dauphinois, trop exploité, ou alors inutilisable comme le fonds du géographe Hellbronner qui dort encore dans des cartons! Il a fallu chercher ailleurs, en particulier dans les collections des beaux-arts de villes alpines, voire dans l'art contemporain, avec un souci de décalage «maîtrisé» par rapport à la thématique. Et une grande exigence qualitative, tant dans l'impression (effets de gaufrage, de contrastes mat/brillant ou noir-blanc/couleur, d'illustrations en filigrane) que dans la mise en page, ce qui a notamment conduit les responsables de la publication à exiger des rares publicitaires à insérer dans L'Alpe qu'ils développent des visuels harmonisés avec la maquette.

Dix mois après son lancement, L'Alpe a réussi un premier pari: traduire de manière élégante et passionnée la mutation d'une chaîne de montagnes qui, si elle divise physiquement les hommes, les fait aussi se rencontrer, peut-être davantage qu'ailleurs.

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