Genre: Récit
Qui ? Galsan Tschinag
Titre: Chaman
Traduit de l’allemand (Mongolie) par Isabelle Liber
Chez qui ? Métailié, 250 p.

Tout d’abord, levons un doute. Non. On ne parle pas l’allemand en Mongolie, même si de nombreux Mongols pratiquent cette langue. Si Galsan Tschinag, membre éminent d’un clan nomade touva qui navigue sur une portion de l’Altaï aujourd’hui rattachée à la Mongolie, a écrit essentiellement en allemand, c’est parce qu’il se tient à la croisée des mondes, entre l’Orient auquel il appartient et l’Occident qu’il a appris à connaître intimement. Or, cet Occident est, pour lui, d’abord germanique. C’est en Allemagne – de l’Est, car la Mongolie a vécu longtemps dans l’orbite soviétique – qu’il a étudié. C’est en allemand qu’il est devenu écrivain, même si, parfois il retrouve la langue de ses ancêtres pour écrire ses pensées poétiques.

Galsan Tschinag a été, entre l’Extrême-Orient des steppes et l’Occident urbain, un infatigable passeur. Il a enseigné l’allemand aux Mongols; promis qu’il traduirait le Faust de Goethe en mongol (ce qu’il n’a pas fait, avoue-t-il dans Chaman ); il a aussi, grâce à ses expériences européennes, appris aux siens à regarder parfois au-delà de la steppe, au-delà des coutumes, tout en leur montrant ce que leur culture propre pouvait avoir de précieux et d’unique. Ennemi des sanctuaires, il a tenté toute sa vie de rassembler et de revitaliser les siens.

Aux Européens, il a expliqué son pays; il leur a fait partager les odeurs, les lumières, les histoires et surtout la manière de voir le monde qu’a ce peuple de lacs, de sapins, de monts et de steppes: «Nous avons la tête, les épaules et le dos, ronds comme nos yeux, notre cœur et nos reins, écrit-il des Touvas. Comme chacun de nos globules – goutte dont nous sommes tous issus, ainsi que chaque mouton, chaque poisson. La forme circulaire est à l’origine de la vie. Lorsque la goutte d’eau gèle, des cristaux se forment. Mais si les cristaux gelés, morts, fondent à nouveau, la goutte ronde reparaît. La mort n’est qu’un état transitoire.» Le monde est un cercle, l’humain un éclat de l’univers. La terre n’est pas peuplée d’hommes et d’animaux seulement mais aussi d’esprits: «Nous croyons à leur existence, tout comme nous croyons à l’été au plus fort de l’hiver», dit-il.

Entre le monde des esprits et celui des hommes, là encore, Galsan Tschinag fait œuvre de passeur. Issu d’une famille de chamans, il est chaman lui-même, c’est-à-dire voyageur des mondes invisibles où se meuvent les esprits. Dans Chaman , il évoque ce pan de sa vie très tranquillement. Sa pratique n’est pas en rupture avec le quotidien, mais s’inscrit, au contraire, dans le réel. Rêves, «voyages» dans l’espace et le temps, discussions avec les esprits, divination, tout cela ponctue sa vie, sans qu’il en fasse grand cas. Il n’ignore pas, et tout le livre le montre, que le chamanisme est un facteur de cohésion culturelle extraordinairement profond pour les Touvas. Il est le vrai étendard autour duquel son clan peut se rassembler.

Retour vers la steppe

Chaman est un livre simple, presque évident par moments, comme la steppe verdoyante au soleil. Galsan Tschinag revient sur sa vie entre deux mondes, qui s’est écoulée le plus souvent entre l’Allemagne et Oulan-Bator, la capitale mongole. La soixantaine installée – il est né en 1944 –, il décide de retourner avec son épouse vers la vie nomade auprès des siens. Il charge une yourte (de luxe, s’amuse-t-il) sur un camion, et repart vers le Haut-Altaï. Seulement voilà, il est devenu avec le temps une référence, une célébrité, le plus fameux des Touvas de Mongolie. Ce d’autant que quelques années auparavant, il avait organisé une caravane destinée déjà à rassembler le peuple touva. Son retour ne passe donc pas inaperçu. On le reçoit comme un prince, on lui envoie des chameaux – il en faut huit pour porter son encombrante yourte citadine – on le fête, on l’intronise. Mais cet accueil ne va pas sans conditions: à charge pour lui de rassembler et de guider ses camarades. Et les tensions sont vives au sein du groupe et la tâche s’avère complexe. Avec humour, avec science, fort de ses expériences passées, Galsan Tschinag parvient à donner un aperçu étonnant de ce que peut être la vie moderne et ancestrale d’un chaman de l’Altaï.

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