Exposition

L’aluminium, matière à émotion

Léger, malléable et peu coûteux, l’alu a donné des œuvres monumentales, et aussi très raffinées. Histoire d’une reconversion artistique pour ce métal, l’un des derniers à être entrés dans nos vies quotidiennes

Entre une tirelire Mickey rutilante, d’un demi-mètre de haut et digne de Jeff Koons, mais réalisée en 1930, et cette statuette Sénoufo d’un esprit, venue de Côte d’Ivoire et conservée au Musée Barbier-Mueller de Genève, quel(s) point(s) commun(s)? Le matériau constitutif d’abord, cet aluminium qui fait aujourd’hui l’objet d’une exposition plutôt insolite au Musée et Chiens du Saint-Bernard à Martigny. Puis ce rapport à la société et à ce qui la meut, l’esprit du temps et les esprits qui nous dirigent. La pièce africaine résulte de la reconversion d’objets quotidiens comme des batteries de cuisine et des couverts. Mickey, pour sa part, évoque le way of life américain, fondé pour une large part sur l’industrialisation, la consommation et l’argent – cet argent auquel est destinée la tirelire.

Une autre qualité rapproche les pièces exposées, la recherche esthétique, le raffinement déco­ratif, l’inspiration proprement artistique et un certain pouvoir d’émotion. L’émotion est particulièrement sensible dans le secteur de l’exposition qui réunit les objets façonnés, fondus et coulés par les soldats de la grande guerre et d’autres conflits du XXe siècle, tel Apollinaire qui en parle dans une lettre à Mireille Havet: «Votre bague a été fondue dans un moule fait dans une patate que j’ai chipée pendant qu’on les plumait…» Bagues décorées d’initiales, de cœur, de verroterie (des bris de vitraux des églises bombardées), gamelles martelées, étuis à cigarettes ou cadres de photos sont issus de carcasses de zeppelins ou d’obus, ou d’éléments du paquetage. Le tout témoigne de l’ennui et sans doute de la peur, et d’une créativité comprise comme un antidote et un moyen de se relier à la vie.

La période concernée par l’exposition ne peut reculer au-delà du milieu du XIXe siècle, car si l’aluminium est le métal le plus abondant de l’écorce terrestre («il suffit de se baisser pour en trouver dans la plus humble des argiles», expliquent Ivan Grinberg, secrétaire général de l’Institut pour l’histoire de l’aluminium, et Jean Plateau, collectionneur d’un grand nombre des pièces montrées), il fut l’un des derniers à «entrer dans la vie des hommes», lorsque des chimistes eurent l’idée de chercher à décomposer l’alun, jusqu’alors utilisé sous forme de terre. Un grand Coq Chantecler, daté de 1954, célèbre le centenaire du procédé de production de l’aluminium mis au point par le Français Henri Sainte-Claire Deville, lequel vantait ce «métal blanc et inaltérable comme l’argent, qui ne noircit pas à l’air, qui est fusible, malléable, ductile et tenace», et léger.

D’abord aussi cher que l’or et glorifié par l’empereur Napoléon III lors des deux expositions universelles de 1855 et 1867, le nouveau métal servit à des créations plus ou moins utilitaires, coupes ciselées, corbeilles à pain, objets nécessaires à la célébration de la messe (avec la bénédiction du pape), éventails délicatement ouvragés, couverture de carnets de bal. Des statues furent également réalisées, tels le buste d’Eiréné, à l’antique visage ferme et penché, au regard méditatif, ou cette plus moderne effigie de femme nue, la courte chevelure comme soulevée par le vent. Métal semi-précieux proche de l’argent, l’aluminium chimique, dont un lingot, sans doute un cadeau diplomatique, débité en feuilles, permit aux artistes de l’entourage du roi Glélé, à Abomey, de couvrir magnifiquement un léopard en bois particulièrement expressif, fut remplacé en 1889 par l’aluminium électrolytique. Celui-ci fit entrer «l’alu» dans la vie de tous les jours, ce qui n’empêcha pas artistes et artisans de continuer à recourir à ses indéniables qualités.

Outre des pièces ethnographiques nées du recyclage d’objets usuels – lampes à huile du Népal, masques de Guinée, armes de parade du Congo, coupes tibétaines, coiffes et même astrolabe du Maroc – l’exposition comprend quelques sculptures contemporaines, baroques et massives, signées Stéphane Cipre et Mauro Corda. De quoi revenir sur terre, et à l’heure d’aujourd’hui, dans un cercle de production-consommation (de l’art) auquel sont plus habitués les visiteurs des musées. Même si le musée en question, cette Fondation Bernard et Caroline de Watteville qui a donné un nouvel avenir aux chiens Saint-Bernard, lesquels autrefois assistaient les moines dans leur mission de sauvetage, n’est pas tout à fait un musée comme les autres.

Aluminium dans l’art. Musée et Chien du Saint-Bernard, Fondation Bernard et Caroline de Watteville (rue du Levant 34, Martigny, tél. 027 720 49 20). Tous les jours 10-18h. Jusqu’au 31 mai.

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