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Une illustration de «La Jangada».
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ROMAN FLEUVE (1/6)

L’Amazone, roi des fleuves de la terre

Des Andes à l’Atlantique, une famille dérive au fil du fleuve aux mille affluents. Dans «La Jangada», Jules Verne s’enthousiasme pour la luxuriance d’un paradis aujourd’hui perdu et ses richesses infinies

«Nous allons donc voir l’Amazone dans toute sa gloire, dans tout son parcours à travers les provinces brésiliennes! Ah! père, merci!», s’écrie la jeune Minha. Jules Verne va la combler en racontant par le menu dans La Jangada, huit cents lieues sur l’Amazone (1881) ces «molécules liquides, qui, parties de l’énorme chaîne des Andes, allaient se perdre à huit cents lieues (3200 kilomètres) de là dans l’océan Atlantique».

Indiciblement bon, immensément riche et très pieux, Joam Garral dirige une fazenda à Iquitos, au Pérou. Il vient d’accorder la main de Minha, sa fille bien-aimée, à Manoel Valdez, médecin militaire et meilleur ami de son fils Benito. L’union sera célébrée à Belém, sur la côte Atlantique. Mme Garral, doña Yaquita dont «la noblesse du visage s’unit si naturellement à la dignité de l’âme», l’ami Fragoso, toujours de bonne humeur, mais aussi les serviteurs et les affranchis, «gens à tout oser, à même risquer leur vie pour sauver la vie de leur maître», tout ce beau monde va faire le voyage à bord d’une jangada, une embarcation qui, combinant le radeau et le train de bois, a pour tout moteur le courant du fleuve.

Torrès, un méchant viscéralement méchant, poursuit Garral de sa vindicte: un quart de siècle plus tôt, le fazender vertueux a été convaincu de meurtre crapuleux au Brésil et condamné à mort. Il s’est évadé, a refait sa vie au Pérou. Torrès détient la preuve de son innocence. L’argument policier incohérent (à quoi sert une confession cryptée indéchiffrable?) et le sentimentalisme sont les points de faibles du roman. Jules Verne est meilleur en géographie qu’en psychologie, plus à l’aise sur les flots de l’Amazone que dans les torrents de larmes.

Pécaris et agoutis

Au XIXe siècle, l’Amérique du Sud est encore une terra incognita. Le romancier a potassé les récits de Humboldt et d’Agassiz pour brosser la fresque d’un pays de Cocagne, d’une contrée giboyeuse où pullulent jaguars, pécaris, agoutis, tatous, tapirs, et même le nandou, un oiseau coureur préférant pourtant la pampa argentine à la jungle péruvienne…

Enthousiaste, Jules Verne confine à la poésie dans l’étalage de son érudition et les descriptions exhaustives d’une nature luxuriante. Ainsi, une haute berge est «hérissée de cécropias à bourgeons mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides, nommés «froxas», dont les Indiens font des armes offensives». L’exercice renvoie à The Heart of the Andes (1859), de Frederic Edwin Church. Cette toile monumentale (1,68 x 3,03 m) était accrochée face à des gradins où prenaient place les visiteurs du Metropolitan de New York. Munis de jumelles, ils scrutaient l’œuvre afin d’y découvrir le grand tamanoir ou le temple du Soleil.

Anaconda chimérique

«Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent d’une coulisse à l’autre.» Au rythme lent du voyage, les passagers de la jangada recensent les merveilles de l’histoire, de la géographie, de l’ethnologie, de l’hydrologie, de la zoologie, de la botanique, de la mythologie… Ils évoquent le mascaret, les affluents, les iguarapès et les tributaires, les eaux blanches et les eaux noires, quelques populations riveraines, dont les Amazones que Francisco de Orellana crut combattre en 1542, et des légendes d’eau douce, tels la Mae d’Agua, une ondine vernaculaire, le Minhocão, un anaconda chimérique, ou le tronc de Manao, une souche fantôme susceptible de remonter le courant…

Comme souvent chez Jules Verne, le positivisme s’efface occasionnellement derrière le fantastique. Benito enfile un scaphandre pour retrouver sous l’eau le corps de son ennemi. Il croise le cadavre d’un caïman, bouche d’ombre parmi les algues. Attaqué par un gymnote, il s’écroule sous les décharges électriques du poisson tandis qu’un coup de canon tiré en aval par un navire provoque une onde de choc dans le fleuve qui arrache Torrès du limon et le hisse, spectral, à la surface…

Beurre de tortue

On estime aujourd’hui qu’entre 50% et 95% de la population indigène de l’Amazonie ont été décimées par les maladies venues d’Europe. Sereinement, La Jangada pose en principe la suprématie de l’homme blanc, colonisateur de droit divin, et la primauté du christianisme, représenté par le padre Passanha «tout empreint de la ferveur évangélique», un de ces missionnaires «ayant tant fait pour la civilisation»…

La nature est là pour être exploitée. Joam Garral embarque une forêt d’arbres centenaires pour la vendre en aval, mais «il y en avait tant et tant», que ces «grands massacres d’arbres ne laissent pas même un vide appréciable». Par réflexe cynégétique, Benito tue un fourmilier, «superbe spécimen qui ne déparerait pas la collection d’un muséum».

La ponte des tortues est l’occasion de se goberger d’œufs et de chéloniens nouveau-nés, ceux-ci se dégustant comme des huîtres! La confection du «beurre de tortue» consomme quelque 300 millions d’œufs annuels. En 1852, ils se raréfient déjà… Comme les lamantins, siréniens fluviaux que Verne classe erronément parmi les cétacés. La population de ces patapoufs faciles à pêcher diminue et «on ne s’étonnera pas que l’espèce tende à sa complète destruction»…

Ce déterminisme fataliste s’applique aussi à «la tourbe des Indiens et des Noirs». Jules Verne note: «Les progrès ne s’accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races indigènes […] C’est la loi du progrès. Devant les conquérants du Far West s’effacent les Indiens d’Amérique.»

Premier vapeur

L’Amazone est, avec le Nil, le plus long fleuve de la terre. Son débit est le plus élevé, son bassin (3,8 millions de km²) le plus vaste. Aucun barrage ne brise son cours trop large, trop profond, trop flou. Des projets hydroélectriques menacent toutefois ses mille affluents.

Au temps de La Jangada, on estimait à quelque 65 km² les surfaces cultivées en Amazonie. Au cours des quarante dernières années, selon Greenpeace, 800 000 km² (1,5 fois la superficie de la France) de forêt ont été défrichés au profit du marché de la viande de bœuf. C’est le poumon vert de la terre qui est menacé, 5% de la surface terrestre, 2,5 millions d’espèces d’insectes, 20% de la production d’oxygène…

Jules Verne bâcle la fin. Il entonne la mélodie du bonheur conjugal au lieu de dériver jusqu’à l’estuaire et aux horizons éblouissants du grand large. La famille Garral rentre à la maison à bord du premier vapeur qui assure le service entre Belém et Iquitos. En 1997, c’est en hydrospeed que Mike Horn a descendu l’Amazone.

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