Elle: fine et discrète, compositrice contemporaine espagnole. Posée et à l’écoute. Lui: personnage connu du monde du cinéma, du théâtre et de la scène musicale. Caractère ouvert et attentif au monde. Entre eux deux, une petite génération et deux univers qu’on pourrait croire incompatibles. A priori, rien n’aurait dû réunir Lambert Wilson et Nuria Gimenez, si ce n’était un projet de commande du Geneva Camerata (GECA).

Les voilà ensemble, à l’heure de la création mondiale d’une œuvre pour comédien et orchestre, sur un texte de l’écrivain suédois Stig Dagerman. A l’heure des dernières répétitions, les deux artistes livrent leur expérience croisée dans cette aventure originale.

Le Temps: Comment définissez-vous cette œuvre?

– Lambert Wilson: C’est une pièce musicale qui navigue entre les registres et les entremêle. Le traitement de la partie du récitant s’approche du Sprechgesang. Dans une sorte de sons qui s’apparentent au chant, pas de façon lyrique mais plutôt en suggestions de notes ou en intonations. Le tout en permanence en lien étroit avec la partition, de façon très suggestive.

– Dans votre pratique musicale entre la chanson, la comédie musicale ou des pièces classiques plus traditionnelles avec récitant, être dédicataire d’une œuvre contemporaine de ce type est une première. Comment le vivez-vous?

– On dira peut-être plus tard que j’ai été le premier à la chanter… Même si j’ai participé à des ouvrages d’auteurs contemporains, par exemple une œuvre de Bernd Alois Zimmermann pour deux récitants, qui devaient en même temps sauter en l’air, s’emparer d’une chaise, avec des dessins sur la partition, de la guitare électrique et un baryton qui n’était rien moins que Matthias Goerne débutant, la pièce musicale de Nuria Gimenez est sans aucun doute la plus exigeante qu’il m’ait été donné d’aborder.

– Pourquoi?

– Son langage reste assez classique même s’il n’est pas tonal. Ce qui est différent pour moi, c’est de moins avoir d’ensembles mélodiques identifiables auxquels m’accrocher. Là, il faut compter tout le temps, de la première à la dernière mesure, pour être raccord avec le chef et les musiciens. J’ai donc le nez dans la partition. L’ensemble est très rythmique et réclame une rapidité d’articulation incroyable. C’est passionnant, mais cela demande une concentration absolue et incessante. Dans les parties plus vocales, j’ai dû faire un vrai travail lyrique pour mémoriser les intervalles, notamment. J’ai l’impression que c’est comme un rallye automobile. Là, on va passer d’une mesure à 5/4 à un 3/4, il ne faut pas rater le virage. Je dois en même temps être pilote et copilote…

– Le texte est très crépusculaire, torturé et annonciateur du proche suicide de l’auteur. Comment y êtes-vous entré, et surtout en êtes-vous sorti?

– J’en suis sorti essoufflé… Au début, j’ai hésité, trouvant le sujet peut-être un peu trop dur. Mais en le relisant, j’ai aussi vu la touche d’espoir qu’il porte. Je suis totalement en accord avec Dagerman. Je dois avoir en moi une partie sombre, ou un questionnement existentiel similaire. C’est un homme qui a vu trop d’horreurs après la guerre. Sa seule vraie consolation est la sensation de sa propre liberté intérieure dans le système oppressant qui l’entoure. J’adhère complètement à ce sentiment. Il est vrai qu’on est obligatoirement influencé par la connaissance de sa mort volontaire imminente, qui colore son texte. Mais on se dit aussi qu’il y a l’espoir de cette liberté, une lumière au bout du tunnel, une force intérieure incroyable en laquelle croire. Même si je n’ai jamais été aussi loin dans le désespoir et que je ne brassais pas ces concepts de façon théorique, mon propre parcours de vie me le rend proche, et j’ai une profonde empathie pour sa douleur.

– Comment est né le projet et comment avez-vous opéré?

– Nuria Gimenez: A l’origine, le texte, très noir et puissant, m’a été proposé par le chef du Geneva Camerata, David Greilsammer. A sa lecture, j’ai été saisie par la force de ces extraits de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. J’ai été séduite par le côté poétique mélangé à la prose. Cela convient bien au travail musical, avec des phrases plutôt courtes, pas très émotionnelles, mais qui attisent la beauté du texte. Entre les souvenirs et les métaphores, je peux aisément explorer des traitements sonores grâce à un orchestre de 35 musiciens, pour exprimer la mer ou le mouvement, par exemple…

– Vous travaillez avec des instruments traditionnels ici, sans l’électroacoustique que vous utilisez souvent…

– Oui, à part une participation spéciale des percussions. J’aime beaucoup le côté sound design, et on peut faire beaucoup de choses avec les percussions. C’est très intéressant pour moi. J’ai extrait la partie musicale du rythme du texte lui-même, des motifs vocaux qui se nichent dans les phrases, et du côté métaphorique aussi. Mais pas comme une illustration des paroles, plutôt comme un support soit en parallèle ou en synchronisme, soit en rappel.

– Comment vous inscrivez-vous dans la durée du texte?

– Il a fallu jouer avec le temps imparti de deux mois et demi, ce qui est très court, et la longueur du texte. J’ai coupé des passages pour pouvoir respirer un peu et arriver à environ dix-sept à vingt minutes selon l’interprétation.

– Comment vous sentez-vous dans cette œuvre?

– Lambert Wilson: Comme dans un tableau multiple dans lequel je me jette, et dans les couleurs duquel je danse. Je plonge dans le maelström de cette peinture.

– Nuria Gimenez: Dans la lumière et dans la force.


Victoria Hall, mardi 19 septembre à 20h. Rens. 022 310 05 45.