«De graves érudits, grondant sourdement, affirment que Tell n'a pas existé. Les artistes les démentent.» Alfred Berchtold est allé chercher cette citation, qui l'arrange bien, non en Suisse, mais au Chili, sous la plume du conteur pour enfants Hernando del Solar, auteur d'un Guillermo Tell (1942). L'historien genevois a également fait des incursions en Chine, au Japon, aux Etats-Unis, aux Philippines, parmi d'autres destinations, ce qui l'autorise à affirmer en sous-titre de son nouvel ouvrage que notre Guillaume, universalisé par la pièce de Schiller, est un «citoyen du monde».

Citoyen de l'Europe en tout cas. Peu de figures ont peuplé avec autant d'intensité l'imaginaire du continent. Casse-tête pour les historiens en quête de certitudes sur son historicité, Tell a aussi (et surtout) intéressé les écrivains et les peintres, sans oublier les politiques et les propagandistes qui l'ont accommodé à toutes les sauces.

Cela, Berchtold le montre et l'illustre par une longue série de courts tableaux suivant un fil chronologique. On peut regretter qu'il n'ait pas choisi la voie de l'analyse typologique, qui aurait mieux fait ressortir les interprétations diverses et contradictoires que le héros a inspirées. Mais son approche a le double avantage d'être fort digeste et d'éviter les simplifications.

Qui est Tell? Le révolutionnaire invoqué par les jacobins ou le résistant que voient en

lui les Etats germaniques

pour justifier la réplique à l'invasion napoléonienne? «L'un des nôtres», comme le dit Goebbels durant la première période du Reich, ou le protecteur des Suisses menacés d'Anschluss? Le protecteur de la Confédération ou, pour suivre Frisch, le meurtrier du «sale étranger» Gessler? Le Tell de Hodler est taillé comme un roc mais il s'avère à l'usage très malléable.

Alfred Berchtold relève que Tell ressurgit régulièrement dans les moments de crise. De quelle utilité est-il à l'heure de la mondialisation et de l'uniformisation? Est-il réduit à la dimension d'un nain de jardin? Pas si sûr, car Tell, avertit Berchtold, est un personnage diablement déconcertant: «Parfois il semble dormir profondément, enfoncé dans sa légende inactuelle, et ne mériter qu'un sourire condescendant avant l'oubli définitif. Mais brusquement il se trouve de nouveau au cœur de l'actualité, stimulant, provocant, bienfaisant et dangereux, ambivalent comme toute figure mythique, d'autant plus «vivant» que l'historiographie sourcilleuse remet sans cesse son existence en question.»