PAYSAGES SUISSES DANS LA LITTÉRATURE MONDIALE (6)

«L’âme avait crié son adieu, sa malédiction»

Alors qu’il a recherché vainement son camarade perdu dans la montagne, le jeune guide Ulrich Kunsi croit entendre sa voix. Extrait de la nouvelle «L’Auberge», de Guy de Maupassant

Alors qu’il a recherché vainement son camarade perdu dans la montagne, le jeune guide Ulrich Kunsi croit entendre sa voix.

«Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors une épouvante le secoua jusqu’aux os. D’un bond il rentra dans l’auberge, ferma la porte et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain qu’il venait d’être appelé par son camarade au moment où il rendait l’esprit.

De cela il était sûr, comme on est sûr de vivre ou de manger du pain. Le vieux Gaspard Hari avait agonisé pendant deux jours et trois nuits quelque part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculés dont la blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains. Il avait agonisé pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout à l’heure en pensant à son compagnon. Et son âme à peine libre s’était envolée vers l’auberge où dormait Ulrich, et elle l’avait appelé de par la vertu mystérieuse et terrible qu’ont les âmes des morts de hanter les vivants. Elle avait crié, cette âme sans voix, dans l’âme accablée du dormeur; elle avait crié son adieu dernier, ou son reproche, ou sa malédiction sur l’homme qui n’avait point assez cherché.

Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière le mur, derrière la porte qu’il venait de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau de nuit qui frôle de ses plumes une fenêtre éclairée; et le jeune homme perdu était prêt à hurler d’horreur. Il voulait s’enfuir et n’osait point sortir; il n’osait plus et n’oserait plus désormais, car le fantôme resterait là, jour et nuit, autour de l’auberge, tant que le corps du vieux guide n’aurait pas été retrouvé et déposé dans la terre bénite d’un cimetière.

Le jour vint et Kunsi reprit un peu d’assurance au retour brillant du soleil. Il prépara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura sur une chaise, immobile, le cœur torturé, pensant au vieux couché sur la neige.

Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles l’assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, éclairée à peine par la flamme d’une chandelle, écoutant, écoutant si le cri effrayant de l’autre nuit n’allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait seul, le misérable, comme aucun homme n’avait jamais été seul! Il était seul dans cet immense désert de neige, seul à deux mille mètres au-dessus de la terre habitée, au-dessus de la vie qui s’agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glacé.»

Guy de Maupassant, «L’Auberge». In: Le Horla et autres récits fantastiques . Ed. Le Livre de Poche.

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