Lorsqu'ils prirent pied sur le sol du sous-continent qui allait s'appeler le Brésil, les Portugais apportèrent leur religion, leurs rites et leurs saints. Dans les premières décennies du XVIe siècle, ils s'installent sur les nouveaux territoires pendant qu'en Europe la Réforme défie déjà l'autorité de l'Eglise romaine. A cet ennemi venu d'entre ses rangs, le catholicisme répond par ce qui deviendra une véritable guerre des images, où le style des œuvres sert à captiver et à capturer les esprits en les plongeant dans un courant d'émotions. L'apogée de ce style s'appelle le baroque.

Sur tout le continent sud-américain, le baroque sert de fond à une hybridation des images qui viennent des cultures indigènes et des cultures importées; les saints et les saintes aux yeux extatiques et aux corps tordus par la foi abritent derrière leur identité chrétienne l'esprit d'autres divinités. L'histoire de l'art religieux dans la grande colonie portugaise montre comment, en presque deux siècles, le Brésil s'émancipe de la culture européenne et se forge une culture «nationale» bien avant de devenir une nation indépendante.

L'art baroque est donc la vedette de la plupart des expositions qui fêtent le 500e anniversaire du Brésil, comme c'était le cas cet hiver au Petit Palais à Paris (Brésil baroque, entre Ciel et terre – lire le Samedi Culturel du 4 décembre 1999). A São Paulo, la section «baroque» est la partie la plus spectaculaire, la plus visitée et la plus discutée de la Mostra do redescobrimento. Contrairement à celle de Paris qui était à la fois rigoureuse, pointilleuse dans l'information, luxueuse dans la présentation mais conformiste, la scénographie de São Paulo renouvelle le genre.

On entre dans une salle au sol couvert de terre battue, transformée en futaie avec des troncs d'arbre qui s'élèvent dans la pénombre. Les statues venues du Portugal avec les premiers colons, en particulier celles qui accompagnaient les jésuites, sont installées par groupes comme dans les clairières d'une forêt. On monte ensuite par un plan incliné pour déboucher sur un immense parterre de fleurs, d'un côté jaune, de l'autre bleu foncé, où sont disposées les œuvres créées sur le territoire brésilien depuis la fin du XVIe siècle. C'est un labyrinthe prodigieux, où il fait bon se perdre, et découvrir, comme par hasard, une Vierge au rosaire les yeux levés vers le ciel, un saint noir ou une crèche. Le visiteur est accompagné par la musique de chants religieux populaires ou par les aboiements de chiens diffusés par des haut- parleurs dissimulés sur le parcours. On visite, comme si l'on marchait sur une immense carte de géographie dont on ne percerait pas le mystère, le style particulier des diverses régions du pays. Au centre de ce labyrinthe est érigée une chapelle aux murs blancs qui rappelle celle de Le Corbusier, à Ronchamp. C'est là que l'on retrouve l'Eglise officielle, l'Eglise encore contrôlée par la hiérarchie romaine, ses Christ en croix et ses chants aux sonorités européennes dont s'écartent désormais à la fois le sentiment religieux et le style artistique brésilien.

Contrairement aux autres expositions consacrées au baroque, celle de São Paulo ne s'arrête pas au début du XIXe siècle, à l'apogée du style brésilien porté par un génie métis, Antonio Francisco Lisboa (1738-1814) dit l'Aleijadinho, le petit estropié. Déjà saisi par l'enchantement, le visiteur dérive alors vers le présent, vers aujourd'hui: entre les poupées des processions villageoises, parmi les visages des croyants figurés sur des voiles de coton qui lui caressent le visage; et, pour finir, il s'arrête devant un mur couvert d'écrans de télévision avec les images des quartiers populaires et des écoles de samba, pendant que résonne une musique de carnaval.

Arrivé au bout du voyage, on se dit qu'on a rencontré le Brésil. La démonstration n'est pas rigoureuse; elle défie les classifications et parfois la logique. Au moment de l'ouverture de la Mostra do redescobrimento, les experts ont vivement manifesté leur désapprobation: trop spectaculaire, approximatif, séducteur! Le public, lui, est enthousiaste. Captivé au point de ne plus savoir qu'il est dans une exposition, comme, ce jour-là, une femme agenouillée devant un saint parmi les fleurs, et qui fait sa prière.

Biennale 2002:

Il est difficile de parler de São Paulo sans évoquer les tribulations de sa Biennale qui est l'une des plus grandes manifestations périodiques d'art contemporain au monde, après la Documenta de Kassel et la Biennale de Venise. La Suisse y est régulièrement représentée. Une fois de plus, la Biennale est secouée par une crise. Au printemps, sa direction décidait de retarder la prochaine édition d'une année, en 2002. Vraisemblablement, cet ajournement est le résultat des conflits qui opposent Carlos Bratke, son président, soutenu par un groupe dont le leader est Edemar Cid Ferreira (président de l'Association qui organise la Mostra do redescobrimento), à certains membres du conseil de fondation et à son commissaire, Ivo Mesquita. Début juillet, une rafale de démissions secouait le conseil, suivie de celle d'Ivo Mesquita. Lundi dernier, Carlos Brakte était réélu président par ce qui reste du conseil de fondation. Il faudra maintenant se réconcilier avec une grande partie du milieu de l'art contemporain brésilien qui se trouvait dans le camp des démissionnaires. Et trouver un nouveau commissaire.