C'est dans le parc Ibirapuera, sur ses pelouses galeuses et sous ses arbres en fleurs, que les Paulistas (les habitants de São Paulo) viennent massivement s'oxygéner. Le lieu, pourtant réputé impraticable tant il grouille de monde, sert de poumon – hautement pollué mais poumon – à la ville. On s'y montre et l'on y drague, on y pique-nique et l'on y joue, on y respire aussi l'art contemporain: l'un de ses pavillons abrite la prestigieuse Biennale, cousine de celle de Venise, dont quelques œuvres viennent régulièrement enrichir un jardin de sculptures passablement dégradé. C'est ce parc qui a été choisi pour la Mostra do redescobrimento, l'exposition monstre qui célèbre cet événement fondateur: l'arrivée du navigateur portugais Pedro Alvares Cabral sur la côte brésilienne, il y a de cela cinq cents ans.

L'exploration (en portugais, explorar veut aussi dire exploiter…) commençait. Celle de l'exposition pourrait débuter par l'écoute ou la lecture de la lettre de Pero Vaz de Caminha, scribe de l'expédition, qui relate par le menu l'événement à son roi, Don Manuel Ier du Portugal. Rédigé entre le 22 avril et le 1er mai 1500 à Porto Seguro, le nom donné au port de mouillage, ce document, un véritable acte de naissance, a fait le voyage de retour, prêté par l'ancienne métropole. Placé dans un écrin de verre, fermement gardé par un agent de sécurité, il a déjà vu défiler en trois mois et demi quelque 900 000 visiteurs, dont des myriades d'écoliers.

Comme à Hanovre aujourd'hui, comme à l'Expo.02 demain, l'heure est à l'autoportrait, à la représentation de soi; l'exposition brésilienne y ajoute la dimension de redécouverte qui sous-entend l'oubli et la volonté de réveil. Grandiose dessein, élaboré par le milieu des arts visuels derrière lequel se profilent banquiers, hommes d'affaires et industriels – amateurs d'art, bien sûr – selon une configuration analogue à celle qui soutient et organise habituellement la Biennale. Qui d'autre que l'économie privée paulista, qui fertilise tout le pays, serait à même de porter un projet de cette taille? Sans doute pas l'Etat fédéral dont les commémorations, à Porto Seguro, précisément, se sont réduites à une série de fiascos fortement médiatisés: caravelle à moteur et en matière synthétique voguant à la dérive, arrivant en retard d'une semaine sur les festivités, répression démesurée à l'égard des minorités, à commencer par celle des indigènes…

Le pouvoir politique, autour du président Fernando Henrique Cardoso, un social-démocrate de bonne volonté, ne révélait ainsi que sa faiblesse et sa distance. Comme le veut, du reste, la tradition brésilienne, le geste symbolique le mieux compris est donc venu du monde artistico-financier. Geste imposant: 50 000 m2 pour 15 000 œuvres distribuées dans trois pavillons, plus le chapiteau du CineCaverna; quelque 2000 collaborateurs et un budget mammouth qui dépassera les 80 millions de francs d'ici la fin des opérations en décembre 2002. Car, fait exceptionnel, la Mostra s'achèvera le 7 septembre à São Paulo, puis elle tournera; de nombreuses villes brésiliennes et dix-sept musées d'Amérique du Sud, du Nord et du Vieux Continent l'attendent. Elle prévoit plus de 1,2 million de visiteurs à São Paulo mais elle en espère 10 millions au total. Une entreprise de dimensions jamais vues dans ce pays. Qui dit: ambition, volonté d'ouverture et, pour ce faire, nécessité d'éduquer.

Le Brésil se regarde dans les yeux de ses images; il y lit sans doute les récurrences de son histoire; il distingue certainement aussi les partis pris de son élite quant au statut de l'art et celui, étroitement imbriqué, de ses différentes cultures et catégories sociales. Paradoxe: le découpage choisi par la direction artistique conduite par Nelson Aguiar est directement inspiré d'un critique d'art, Mário Pedrosa (1900-1981), militant communiste, sans cesse emprisonné et exilé, membre fondateur N° 1 du Parti des travailleurs… En 1978, il suggérait la création d'un Musée des origines en cinq sections: l'art indigène, nègre, celui de l'inconscient (dit brut chez nous), l'art moderne et l'art populaire. La Mostra y ajoute huit autres modules qui comprennent la préhistoire et l'archéologie, les images du baroque, l'art contemporain et le «regard lointain», celui que les artistes étrangers, Frans Post (XVIIe siècle) en premier lieu, ont porté sur le Brésil.

Les grandes ruptures historiques s'y lisent à l'évidence. Celle qui mit fin aux cultures indigènes et aussi l'immense hiatus introduit par l'exil brésilien des souverains lusitaniens en fuite devant les armées de Napoléon. L'art de cour supplante alors le grand souffle baroque travaillé de métissage profond et de religiosité. Cette expression-là se poursuivra de manière souterraine, «populaire», tandis que l'art, fortement influencé par les artistes des différentes missions françaises (Jean-Baptiste Debret, Nicolas Antoine Taunay, le comte de Clarac) et ceux qui, comme Johan Moritz Rugendas, accompagnèrent les grandes expéditions scientifiques du XIXe siècle, est désormais réservé à la société cultivée.

La Mostra, qui montre comment l'écart (mais non la coupure) est consommé, permet également d'en mesurer l'ampleur: le vaste panorama installé avec des bonheurs scénographiques divers dans le pavillon de la Biennale (images baroques, du XIXe siècle, modernes, contemporaines et «le regard lointain») aurait perdu toute épaisseur et résonance sans la plongée qu'elle propose dans l'univers de l'art populaire et de la culture noire «de corps et d'âme», les sections de loin les plus fascinantes, riches et instructives. Effet troublant et séduisant: l'exposition met aussi en évidence, par ricochet, les déchirements des artistes contemporains qui vacillent au bord de la fracture, plus ou moins tentés d'en recoller les morceaux. Elan de brasilianité des années 30 (Tarsila de Amaral, Lasar Segall); expérimentations de Lygia Clark, recherche éperdue de l'image brésilienne «totale» chez Hélio Oiticica (années 80).

La Mostra do redescobrimento, elle, est accompagnée de catalogues en proportion de son ampleur: 13 gros volumes d'un tirage total de 54 000 exemplaires! Ils signalent qu'au Brésil le commerce de l'art connaît un essor flambant neuf, qu'entre collectionneurs, galeries, musées, des réseaux se sont tissés à travers le monde. Qu'aucun regard n'est plus lointain et que l'esprit conquérant ne demande qu'à s'épanouir encore.

Mostra do redescobrimento

São Paulo (Brésil),

jusqu'au 7 septembre 2000