On entre par une petite porte, et voilà qu'on tombe sur un trésor. La Fondation La Ménestrandie, à Genève, possède une importante collection d'instruments anciens. Deux pianos d'époque viennent d'être fraîchement restaurés, le premier – un modèle pragois des années 1820 – sera inauguré ce dimanche par Andreas Staier, au Musée d'art et d'histoire de Genève. Le second, un clavier Erard de 1866, fera l'objet d'un récital par le pianiste Pierre Goy, professeur au Conservatoire de Lausanne qui se passionne pour les pianos d'époque.

Dans cet entresol qui ne paie pas de mine, il ouvre les couvercles des instruments, en tire des sonorités inouïes, s'étonne à quel point le clavier ancien Christian Baumann, conçu au XVIIIe siècle, «est si éloigné de ce qu'on a l'habitude d'entendre dans les interprétations de Mozart». On dirait un clavicorde. Pourtant, la sonorité est plus feutrée, les cordes frappées à l'aide de petits marteaux en liège créent un halo sonore qui résonne à travers les âges. Et voilà qu'il s'approche du clavier pragois: un autre univers s'ouvre, un timbre plus franc, plus direct, Schubert en sort revigoré, sans un gramme de graisse.

Pourquoi le piano-forte a-t-il été détrôné par le Steinway moderne? Contre la standardisation du «son parfait», les pianos d'époque revendiquent leur pluralité, comme des individus en quête de reconnaissance.

Le Temps: Pierre Goy, pensez-vous qu'il faut abolir le piano moderne?

Pierre Goy: Pas du tout, les Steinway sont des pianos qui ont une technique phénoménale – la pâte sonore, les couleurs –, voilà pourquoi le monde entier prône cet idéal. Mais ce n'est que le produit d'une école particulière. A l'époque romantique, on n'avait pas peur de la multiplicité des timbres. Chopin avait chez lui un piano droit – pianino – dont il raffolait ainsi qu'un piano à queue Pleyel; il passait de l'un à l'autre pour faire des démonstrations à ses élèves. De 1811 à 1886, Liszt a pu suivre toute l'évolution de la facture du piano. A la fin de sa vie, il possédait un Bösendorfer construit d'après la mécanique viennoise ainsi qu'un Chickering américain qui est l'ancêtre du Steinway actuel.

– Le piano moderne est donc un phénomène de mode?

– Disons plutôt qu'il reflète un goût. Et c'est surtout le goût qui a conduit les facteurs d'instruments à modifier la mécanique, dans un esprit de compétition pour obtenir le meilleur instrument possible. Mais cet idéal sonore change. Entre 1800 et 1820, certains pianos avaient jusqu'à sept pédales (ou genouillères) pour modifier le son – plus doux, voilé – de sorte que la palette de nuances était infinie. Les Anglais prônent l'amplitude sonore, voilà pourquoi ils passent de 5 à 6 octaves, renforçant la caisse de résonance avec une armature en acier, tandis que les Viennois cultivent une esthétique plus intimiste. C'est dire si la notion de progrès ne fait aucun sens, il s'agit plutôt d'idéaux esthétiques qui débouchent sur des innovations techniques.

– On sait que Chopin avait un goût prononcé pour les pianos Pleyel, alors que Liszt défendait l'écurie Erard. Pourquoi ces préférences?

– Lorsqu'il était «fatigué», Chopin jouait sur un piano Erard dont la sonorité était «toute faite» – un instrument de scène. A l'inverse, les Pleyel ont une intimité plus cachée: il faut chercher le son. Il y a une pureté, une fragilité et une gamme de nuances si fines que Chopin a pu y exprimer toutes les graduations de l'affect. Une Etude comme l'Opus 10/1 prend tout son sens lorsqu'elle est jouée sur un piano clair, cristallin. Par bonheur, il existe un Pleyel quasiment intact à Paris. Les marteaux sont recouverts de cuir – au lieu du feutre habituel –, du coup le grain sonore a un mordant sublime.

– Est-ce légitime de vouloir enregistrer des œuvres sur des pianos d'époque? Ne trahit-on pas forcément le son d'époque?

– C'est un problème lancinant. Les ingénieurs ont tendance à placer les micros tout près du clavier, sous le couvercle, ce qui donne un caractère percussif. Parfois, les instruments sont carrément inaudibles. L'image sonore est faussée, d'autant que l'acoustique de la salle est un facteur déterminant. A l'époque de Mozart, il n'y avait pas de barre en bois pour soutenir le couvercle d'un piano. Toute l'iconographie nous montre des couvercles fermés. Pour les concertos, on plaçait l'instrument à l'avant de l'orchestre, avec la queue en direction du public pour propager le son. Mais il est aussi possible que le couvercle était retiré de l'instrument. Voilà pourquoi une exécution en public est toujours préférable. Le piano d'époque est lié à l'acoustique d'un lieu.

Les Matinées Musicales du Musée d'Art et d'Histoire

de Genève. Récital Andreas Staier (Schubert, Clementi et Beethoven), dimanche 18 mars à 11 h. Récital Pierre Goy (1re Année de Pèlerinage de Liszt), di 25 mars à 11 h.

Loc. 022/342 91 24. Billets à l'entrée.