En 1934, Martha Gellhorn rentre aux Etats-Unis après un séjour de trois ans en Europe. La jeune journaliste – elle a 26 ans – retrouve le pays enfoncé dans la crise qui a commencé en 1929. Pendant son absence, Roosevelt a été élu président. Au cours de sa campagne, il a promis aux dix-sept millions de chômeurs un New Deal, une nouvelle donne. Le chômage, la misère et la frustration, Martha Gellhorn les a observés en France et en Allemagne où Hitler et son parti viennent d’accéder au pouvoir. Elle est engagée dans une équipe d’enquêteurs dirigée par Harry Hopkins, conseiller du président. Il l’envoie en Nouvelle-Angleterre, au New Jersey et en Caroline du Nord et du Sud.

Tout comme les photographes Walker Evans et Dorothea Lange, le chanteur Woody Guthrie, le romancier John Steinbeck, Martha Gellhorn ressent «un choc dès les premiers contacts» écrit Marc Kravetz dans sa préface. Elle découvre l’état de santé des enfants, souffrant de malnutrition, de tuberculose, de syphilis; les conditions de vie, l’insalubrité générale. Elle est frappée par la confiance mise dans le président mais aussi par le découragement des jeunes: «On ne trouvera jamais de travail» – et des ouvriers âgés – «Même s’il y avait du travail, il ne serait pas pour nous, on est trop vieux.»

Soupçonnée d’être une «rouge»

Pendant huit mois, la journaliste envoie des rapports alarmistes. Sa mission prend fin quand elle incite des ouvriers à la révolte active: soupçonnée d’être «rouge», elle est licenciée «avec les honneurs». Mais sa tâche ne s’achève pas là: quand Eleanor Roosevelt, une amie de sa mère, l’invite à rédiger un livre sur son expérience, elle choisit la forme du récit. Son récit, paru en 1936, est un grand succès. Plus tard, elle sera correspondante de guerre, épousera et quittera Hemingway, mais c’est une autre histoire!

Les cinq personnages qu’elle met en scène sont nourris par son travail de terrain, elle n’a nul besoin de romancer. Le titre en anglais est une allusion au célèbre negro spiritual «Nobody knows the trouble I’ve seen». Sa première héroïne est Mme Maddison: de la «cabane à Noirs» que l’aide sociale lui a attribuée, elle tente de tirer le meilleur parti possible, rêvant de potager, de bocaux de conserves alignés dans l’armoire et d’un avenir pour sa petite-fille. Quand l’assistante sociale lui propose de tenter l’aventure du retour à la terre avec son fils et sa belle-fille, elle est prête à essayer. Mais les jeunes, ignorants du travail des champs, ne tiennent pas le coup et laissent tomber assez vite la culture du coton.

La grève comme une fête

Le retour à la ville est marqué par d’autres malheurs qui ne réussissent pas à abattre la courageuse Mme Maddison, héroïne presque trop exemplaire. Joe, lui, encourage les ouvriers de la fabrique de soupe en boîte Minton en grève. Ils ont beau faire confiance au leader du syndicat, les forces s’épuisent, les enfants ont faim, les femmes en ont assez. Et quand les négociations aboutissent à une augmentation de trois cents par heure, les ouvriers se détournent de Joe qui a pourtant sacrifié tout destin personnel. Et Pete, qui a vécu la grève comme une fête, n’est pas repris à la fabrique. Il en vient à quitter sa femme, à essayer de vendre des lacets et du chewing-gum dans la rue, un travail qu’il vole aux handicapés.

Ruby, 11 ans, rêvait de bonbons

Que deviendront-ils tous? Les hommes s’en vont, sombrent dans l’alcool et la violence, la délinquance, l’aide sociale est un déshonneur. Mais Martha Gellhorn laisse des fins ouvertes. Joe rejoint ces vagabonds qui traversent le pays en train, voyageurs clandestins. Mme Maddison trouve un avocat pour son fils, assassin par accident. Et Jim? Il rêvait de devenir médecin, mais retourner à l’école à 21 ans face à des profs minables et aigris, c’est trop pour lui. Livreur de vêtements à cinq dollars la semaine, quand il y a du travail, il craquerait s’il n’y avait la petite Lou.

Il l’a charmée avec son accordéon, et quand elle découvre qu’elle est enceinte, il vole de beaux habits pour leur mariage et ils s’enfuient, heureux dans la poussière des routes. La plus pathétique est la petite Ruby, onze ans, qui rêve de bonbons et de chaussures et subit avec indifférence les assauts des hommes pour se les offrir. Otée à sa mère, elle finit dans une prison pour enfants.


Martha Gellhorn, «J’ai vu la misère. Récits d’une Amérique en crise», trad. de Denise Geneix, Les Editions du Sonneur, 368 p.