«Plus jamais ça.» C’est, avant 1945, le rêve de ceux qui ont survécu à la grande tuerie de 14-18. Et il semble à portée de main: un nouvel ordre mondial émerge, basé sur l’autodétermination des peuples; il pourra compter sur la SdN pour gérer les conflits à venir. On connaît la suite. Mais qu’est-ce qui n’a pas marché?

Les réflexes nationalistes et impérialistes du vieux monde, estiment les uns, ont résisté. Le nouveau modèle démocratique, soutiennent les autres, n’a su montrer ni la détermination ni l’agressivité nécessaires pour l’emporter. Déjà auteur d’une analyse remarquée de la dynamique économique et idéologique du régime nazi, l’historien britannique Adam Tooze renvoie ces deux explications dos à dos dans un livre dont la traduction française paraît ces jours.

Contrepoids

Déjà esquissée dans son précédent ouvrage, sa thèse place au premier plan un phénomène que nous avons en général tendance à situer un peu plus tard dans l’histoire: l’émergence implacable de l’hégémonie américaine. Minée par les destructions, sans le contrepoids constitué jusque-là à l’Est par l’empire russe, l’Europe apparaît évidée de toute puissance par les conséquences et surtout par le coût de la guerre.

Banquiers de l’Entente, les Etats-Unis se retrouvent en 1918 créanciers d’une dette colossale, à travers laquelle ils peuvent en bonne partie imposer leur loi économique et politique. Mais si la première est claire – ils veulent un monde ouvert où leurs capitaux puissent circuler et s’imposer librement –, la seconde l’est beaucoup moins. Imbu de la conviction d’une destinée exceptionnelle, aux prises avec d’importantes tensions sociales et politiques héritées du XIXe siècle, Washington fuira avec constance, dans les années d’après guerre, tout engagement susceptible d’entraîner sa diplomatie dans un arbitrage entre intérêts opposés hors du continent américain.

Idée force

Ce retrait états-unien est un lieu commun de l’historiographie. L’apport nouveau d’Adam Tooze consiste à le faire remonter à Woodrow Wilson lui-même, généralement décrit comme celui qui a tenté en vain d’engager son pays en faveur de la paix mondiale. L’idée-force du 28e président américain a été articulée en janvier 1917: une paix sans vainqueur, que tous pourraient donc accepter. Une fois entraîné dans le conflit, Wilson a certes puissamment contribué à en faire une lutte contre les régimes autocratiques. Mais il restait un conservateur, profondément méfiant envers les idéologies, y compris démocratiques. Dans les «quatorze points» articulés le 8 janvier 1918, on cherche d’ailleurs en vain le mot démocratie, comme celui d’autodétermination. Deux termes brandis trois jours plus tôt par le premier Britannique Lloyd George.

Charge

Deuxième lieu commun de l’histoire de l’entre-deux-guerres: le traité de Versailles, où la loi des vainqueurs est réputée avoir pris le pas sur les volontés pacificatrices du président américain. Adam Tooze en propose une autre interprétation. L’insistance française pour d’importantes réparations allemandes ne se comprend, argue-t-il, qu’à la lumière de l’intransigeance américaine dans la question des dettes de guerre. Ses régions les plus industrialisées dévastées par l’occupation allemande, son économie à genoux, est-il vraiment choquant que Paris ait souhaité reporter sur son adversaire vaincu une partie de la charge ainsi imposée à son économie en grand besoin de redémarrage? De même, c’est bien le refus américain de toute alliance continentale qui a conduit Paris à considérer le désarmement allemand comme sa seule garantie de sécurité.

D’autres avaient, continue la thèse de Tooze, perçu le rôle central des Etats-Unis. Gustav Stresemann en Allemagne ou Osachi Hamaguchi au Japon étaient prêts à d’importantes concessions pour s’inscrire dans le nouvel ordre mondial basé sur le développement économique et la paix dont ces derniers apparaissaient comme les porteurs, une disposition rarement reconnue et encore moins récompensée par Washington.Malgré cela, et c’est la troisième révision proposée, les forces démocratiques ont fait preuve jusqu’aux années trente d’une remarquable résilience, même là où elles étaient confrontées aux tenants d’un militarisme agressif. Et seule une autre calamité venue de Etats-Unis, la crise de 1929, a permis aux ultranationalistes de s’imposer à Berlin et à Tokyo, avec les conséquences qu’on sait.

Crise économique

Errances de l’hégémonie américaine, déstabilisation induite par la dette et l’obstination des créanciers à en exiger – en vain – le remboursement total, effets politiques dévastateurs de la crise économique et de la misère qu’elle engendre, jusqu’aux soubresauts suscités à l’est du continent européen par l’implosion puis la reconstruction de la Russie, les thèmes brassés dans cet ouvrage offrent un troublant écho aux préoccupations du présent. Au point qu’un soupçon d’anachronisme saisit parfois le lecteur. Mais n’est-ce pas finalement en posant au passé les questions du présent que l’histoire fait son chemin?

Adam Tooze, Le Déluge 1916-1932, un nouvel ordre mondial, Les Belles Lettres, 700 p.

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