Ça va finir par passer pour de la provocation. Un an après avoir propulsé le documentaire Bowling for Columbine de Michael Moore, Cannes accueille Elephant, une fiction inspirée elle aussi par la tuerie du collège de Columbine en 1999. Et, là encore, la tragédie américaine accouche d'un petit chef-d'oeuvre. Une expérience cinématographique rare, fiction composée de longs plans-séquences qui suivent un élève, puis un autre et ainsi de suite. Chaque séquence s'interrompant au moment où Alex et Eric, chargés d'armes à feu, pénètrent dans le lycée.

Ancien indépendant (My Own Private Idaho) devenu hollywoodien contestable (Will Hunting), van Sant réaffirme son génie propre. Il propose au spectateur, jusqu'au massacre attendu et montré, un regard omniscient. Il joue avec le temps et glisse dans l'espace sans juger quiconque, sans chercher les raisons du drame. La seule qui tienne, dit Elephant sans le dire, est l'absurdité générale du tissu social américain aujourd'hui.

Film sans scénario

Tourné en douze jours, sans scénario, avec de fantastiques acteurs amateurs et vrais lycéens, Elephant provoque une tension extraordinaire entre l'horreur de la tragédie connue d'emblée et sa mise en images, si sublime qu'elle provoque un sentiment dérangeant: peut-on s'extasier devant la beauté d'une œuvre qui nous raconte une atrocité connue? Constamment ramené par sa conscience vers la réalité de ce qui s'est passé en 1999, le spectateur cède pourtant devant la beauté de chaque nouvelle séquence. On pense aux longs travellings de Stanley Kubrick dans l'hôtel de Shining. On rapproche le détachement de Gus van Sant face à ses adolescents avec celui de Kubrick face aux personnages d'Orange Mécanique. Entre Kubrick et van Sant, cette même volonté: faire tomber les préjugés du spectateur et sa retenue avec des procédés stylistiques qui, fascinants, relèvent pratiquement de l'hypnose.

Elephant va faire grincer des dents. Et pas seulement celles induites par le titre du film: aux Etats-Unis, Elephant est le surnom du Parti républicain. Pour les cinéphiles, Elephant est aussi le titre d'un célèbre court métrage du Britannique Alan Clarke qui montrait, en 1989, la violence anonyme et banalisée en Irlande du Nord. Surtout, Gus van Sant se réfère, dans le style et le traitement du fait divers, à la parabole des aveugles et de l'éléphant évoquée notamment dans le bouddhisme: plusieurs aveugles examinent chacun une partie d'un éléphant et prétendent ensuite, sans qu'aucun n'ait touché la bête dans sa globalité, qu'ils connaissent l'animal entier.