Spectacle 

L’Amérique blessée de Romeo Castellucci

Avec «De la démocratie en Amérique», l’artiste italien a offert au Théâtre de Vidy un spectacle puissant et déroutant qui promet de marquer l’Europe théâtrale. Chronique d’une nuit américaine

Il était une fois en Amérique. Non, ce n’est pas Sergio Leone, mais Romeo Castellucci qui invite à remonter jusqu’à la plai(n)e originelle, à ce creuset bientôt purulent où le Sioux se frotte au paysan irlandais, où une culture est submergée par l’autre, bientôt anéantie. A l’affiche jusqu’à dimanche passé au Théâtre de Vidy, De la démocratie en Amérique a fasciné et dérouté, comme souvent les pièces de cet artiste italien qui malaxe sa matière autant qu’il la pense. Depuis trente ans, Romeo Castellucci laisse sa marque, où qu’il passe, dans la grande nuit européenne – De la démocratie en Amérique s’arrêtera au festival de Vienne, à Bilbao, à Amsterdam, à Montpellier au début de l’été, à Paris cet automne.

Le bain américain. La fresque commence ainsi. Les cloches d’abord dans une brume gothique – on pense à La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, ce classique des années 1850. Sur scène, les servants d’un culte brandissent chacun une bannière. Sur ces étendards de fanfare, une lettre. Ils s’assemblent un instant et on lit: «Democracy in America». L’ironie pointe. De ce maelström sonore surgit une tremblante nue. Elle porte un enfant, elle s’apprête à le vendre à des endimanchées plus fortunées. On la retrouve un peu plus tard: elle s’appelle Elisabeth et elle tente de dissimuler à son mari, Nathanaël, son acte désespéré. Leur foi les ligote. Mais la pieuse se détraque, déraillante possédée, jetant à la face du Très-Haut son dégoût d’elle-même.

L’Amérique selon Romeo Castellucci et sa sœur Claudia – qui cosigne le texte – est un marécage. Ils s’inspirent du livre d’Alexis de Tocqueville, de cette réflexion sur la démocratie d’autant plus incisive alors qu’elle est balbutiante dans l’Europe de 1830. Ils en gardent non l’armature, mais l’humanité mêlée, les immigrés pentecôtistes et leur glossolalie, les Indiens et leur parure éventée. Le déracinement est le destin commun. Dans un tableau cruel et drôle, deux Indiens dialoguent, mais significativement les mots ne sortent pas de leurs bouches. L’aîné apprend à son cadet les rudiments de l’anglais. Le jeune dit: «Je ne veux pas parler comme eux…»

La malédiction dans la peau

La révolte point à peine, mais elle est déjà émoussée. Les comédiens délaissent à présent leur couverture. Puis, surprise, ils s’arrachent à leur peau rouge – une doublure en latex. Qui voit-on alors? Les formidables Olivia Corsini et Giulia Perelli, les actrices qui jouent aussi Nathanaël et Elisabeth. Ce que suggère ainsi Romeo Castellucci, c’est d’abord une communauté de misère, du chrétien orphelin à l’indigène assiégé et dépossédé; mais c’est aussi une altération de l’être, c’est-à-dire l’aliénation à l’œuvre. Les personnages sont détroussés, de leur langue, de leur ciel, de leur enfant. Ne sont-ils pas livrés au tintamarre de la religion, clochettes, tocsin, glas, littéralement sonnés au fond par l’artillerie cléricale?

Poète guerrier

Romeo Castellucci est en guerre – guerre poétique – aux côtés de ceux qu’il considère comme désarmés. Son théâtre est politique, mais jamais bavard. Il ne professe pas, il orchestre la discordance de l’époque en saillies sonores et visuelles comme dans son Voyage au bout de la nuit, d’après Louis-Ferdinand Céline il y a près de dix-huit ans au Festival d’Avignon. Dans son alambic, il décante les phraséologies et en extrait des vérités crissantes. Voyez cette séquence. Une paysanne pousse sa charrue sur un piano angélique, aspirée par un hymne à la divine nature. Mais le chant de la terre ment. Dans un ciel ocre et brumeux, un bras robotique colossal qu’on dirait sorti d’une station orbitale paraît poursuivre au ralenti une proie. N’y cherchez pas la transcendance. Plutôt la fatalité d’une violence au raffinement infini. Sous le ciel de cette Amérique, le glas sonne.


De la démocratie en Amérique, Montpellier, Printemps des Comédiens, du 13 au 15 juin; Paris, Festival d’automne, du 12 au 22 octobre.

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