«Yo! Pistel, renforce les basses!» Depuis 1989, date à laquelle le rappeur de son groupe Consolidated lui a prodigué ce conseil avisé, il n'a plus fait que cela. Avec lui, les aiguilles des consoles de mixage virent au rouge, et les membranes de haut-parleurs planifient leur retraite anticipée. Vétéran de la scène électronique de San Francisco, Mark Pistel est l'un des laborantins par qui le son trépidant du «Big-Beat» est arrivé. Sans qu'il n'en retire jamais les dividendes que ses épigones Fatboy Slim ou Chemical Brothers font aujourd'hui fructifier… avec dix ans de retard.

Membre fondateur de Consolidated, responsable du son des légendaires Disposable Heroes of Hiphoprisy et collaborateur de Meat Beat Manifesto, le Californien est une figure clé de l'électronique du début des années 90. L'un des premiers à marier l'énergie syncopée des rythmes hip-hop aux sonorités glaciales de l'électronique industrielle, Mark Pistel a offert la parfaite assise rythmique aux textes fortement politisés de ses différents groupes. Et a contribué du même coup à la naissance d'un des courants les plus radicaux de la musique électronique dont les émules se nomment Atari Teenage Riot, Prodigy ou Peaches.

Réduisant modestement sa contribution à celle d'un «musicien taiseux et en retrait», Mark Pistel n'a pourtant pas besoin d'être encouragé pour que ressurgissent, intactes, la colère et les convictions politiques qui l'animent. Rencontre à l'occasion de la sortie de son deuxième disque en solitaire, Pistel Electronic Dub Collective Two, publié sur un nouveau label suisse.

Le Temps: Dans vos diverses formations, les textes des chansons avaient une dimension provocatrice et fortement politisée. Quel a été votre rôle dans ce domaine?

Mark Pistel: – Consolidated était effectivement un groupe très politisé, et sur ce plan, mes convictions n'ont pas changé. J'ai participé à ce travail radical pendant dix ans, même si mon rôle était surtout celui de musicien. Je générais les sons et les mixais. Après toutes ces années, être dans un groupe militant peut être pesant. Car les gens étudient tout ce qu'on dit et ce qu'on fait en détail. A la longue, je me suis senti piégé. Les gens en venaient à nous critiquer pour la marque de chaussures que nous portions.

– D'où votre retour à une musique plus instrumentale avec le Dub Collective?

– J'aime par-dessus tout le travail de l'ingénieur du son. Le studio est mon instrument, et je peux passer des heures à expérimenter toutes sortes de techniques sonores. Cela dit, il y a tout de même quelques messages dans le disque, distillés par les samples. A sa manière discrète, cet album traduit une certaine désillusion par rapport à la situation présente de San Francisco.

– C'est-à-dire?

– Avec la proximité de Silicon Valley, les nouvelles compagnies Internet ont afflué sur la West Coast. Tout le monde veut habiter à San Francisco, les loyers grimpent, et cela a des conséquences très néfastes sur la culture. Historiquement parlant, San Francisco a toujours été une ville unique, très «art-friendly», avec ses petits commerçants et ses communautés de marginaux. Maintenant, il y a un McDonald's à chaque coin de rue, et tous les clubs de musique disparaissent. La grande mode, c'est de vivre dans le district des entrepôts, qui accueillait jusqu'ici des ateliers d'artistes. Le plus grand local de répétition pour musiciens vient ainsi d'être acheté par une start-up, qui a fait déplacer quelque 500 groupes!

– Une raison de plus, donc, pour réhabiliter une forme de musique contestataire?

– Peut-être, mais il faut voir que le marché de la musique n'évolue pas vraiment dans ce sens. Il y a dix ans, Public Enemy était le groupe de rap le plus populaire, en dépit de l'aspect très militant de ses textes. Maintenant, c'est Puff Daddy ou Eminem, vous voyez ce que je veux dire? A San Francisco, les artistes se regroupent, et les genres se mélangent pour soutenir une même cause. Peut-être que quelque chose de bon en sortira, qui sait? Le pays vit une étrange mutation: l'arrivée de W. Bush au gouvernement est quelque chose qui me terrifie. Une réaction forte des artistes, voilà peut-être la seule chose positive que l'on puisse attendre de ce nouveau fascisme à visage humain.

Pistel Electronic Dub

Collective Two (150 BPM/C.O.D.).