D’abord le titre: L’Amérique m’inquiète n’est pas un constat fait par l’auteur, Jean-Paul Dubois, romancier au long cours et longtemps journaliste au Nouvel Observateur. Cette phrase, il l’a entendue dans la bouche d’un vieux détenu dans une prison du Texas: «Je suis encore bouclé ici pour cinq ans. Il paraît que je terrifiais tout mon quartier. Moi, je vais te dire, c’est l’Amérique tout entière qui m’inquiète.»

L’un des centaines de voix écoutées

Ce détenu est l’une des centaines de voix que Jean-Paul Dubois a écoutées durant les 72 périples qu’il a effectués aux Etats-Unis entre 1990 et 2012. Envoyé par le Nouvel Observateur, il avait pour mission de rendre compte de la vie comme elle allait ou pas, là-bas, dans les commissariats, les prisons, les églises, les hôpitaux. Faisant cela, la rédaction en chef du magazine savait pertinemment qu’elle envoyait une plume hors pair et une façon très personnelle de regarder les êtres et les lieux.

Parues une première fois en deux volumes en 1996 et en 2002, ces chroniques revoient le jour aujourd’hui avec une introduction inédite de l’auteur. Où il explique son goût pour le silence. Et à le lire, on entend précisément son silence, son écoute. Et l’on se dit que ce qui donne à ces chroniques leur caractère si exceptionnel réside là. A cette écriture autour du silence s’ajoute un travail journalistique de fond.

Ecriture et écoute profonde

Jean-Paul Dubois dans sa préface explique que, étonné par la «déconcertante blondeur présidentielle» depuis quelques mois, il a pris conscience que la fameuse Amérique de Trump, il l’avait justement rencontrée durant ces semaines et ces mois, à sillonner les routes et les motels, de l’est à l’ouest des Etats-Unis il y a vingt-cinq ans. Et qu’il valait donc la peine de republier cette centaine de récits qui peignent, déjà, un pays qui globalement, questionne et inquiète bel et bien.

Ces condamnés à mort qui attendent leur tour, ces malades du sida qui vendent leur assurance vie pour mourir dignement, ce membre du parti d’extrême droite de l’Oregon qui organise des chasses anti-homos et qui en brûle aussi, sont à chaque fois écoutés, longuement. Les reportages ne font pas plus que quelques pages, mais la densité d’écriture et d’écoute est telle que les mots et les phrases semblent se dilater.

Pas de jugement, ni de procès

Si le panorama de Jean-Paul Dubois est sombre, l’humour noir apporte toujours une distance. Pas de jugement, ni de procès. Chaque situation, même la plus déconcertante, est accueillie avec la volonté de comprendre, c’est même l’aiguillon essentiel du journaliste. Compassion et incrédulité, tels sont les deux états qu’il traverse le plus. A lire ces chroniques, on ressent physiquement l’infinie étendue du pays, sa beauté, sa violence, sa folie.


Jean-Paul Dubois, «L’Amérique m’inquiète et autres récits» (réédition), Jean-Paul Dubois, L’Olivier, 678 p.