roman noir

L’Amérique au scanner de James Ellroy

«Underworld USA », troisième volet d’une trilogie épique signée James Ellroy, arrive en librairie: un maelström de noirceur qui raconte la fin du rêve de libération des sixties, les sinistres années Nixon, 1968-1972

Genre: Roman noir
Qui ? James Ellroy
Titre: Underworld USA
Blood’s A Rover
Langue: Trad. de Jean-Paul Gratias
Chez qui ? Rivages, 848 p.

Avis de tempête sur la planète polar. Apparu en septembre aux Etats-Unis, l’ouragan Ellroy déferle cette semaine sur les étals francophones. C’est un tsunami, un monstre de papier. Plus de 800 pages d’arnaques, de meurtres et de complots paranoïaques. Under­world USA, troisième volet d’une trilogie épique: un maelström de noirceur qui raconte la fin du rêve de libération des sixties, les sinistres années Nixon, 1968-1972.

La très belle couverture de l’édition française montre la façade lisse d’un immeuble de bureaux brillamment éclairés. Une tour de verre qu’on imagine peuplée de cols blancs jonglant avec leurs téléphones et leurs ordinateurs. Ce qui intéresse James Ellroy, depuis toujours, c’est de casser cette vitrine étincelante pour imposer avec force sa vision tragique du monde, enracinée comme on sait dans sa légende personnelle. Une mère assassinée quand il était enfant. Plongée dans l’alcool, la drogue et la délinquance. Passage par la case prison, puis rédemption par l’écriture. C’est à l’âge christique de 33 ans qu’il publie son premier polar, Brown’s Requiem, en 1981. Admirateur de Hammett et Chandler, il met en scène des détectives et policiers ambigus, aux prises avec leurs propres démons dans un monde de corruption. Ses premiers polars, dont Lune sanglante et La Colline des suicidés, ­reçoivent en France le soutien enthousiaste de Jean-Patrick Manchette, qui relève la violence presque insoutenable des récits, mais admire la formidable invention stylistique du Californien – cette intensité obsessionnelle qui «brise à chaque fois notre envie de vomir en prenant au dépourvu, chaque fois qu’il le faut, notre esprit et notre estomac».

«Jamais innocente»

Forte d’une douzaine de romans avant celui-ci, l’œuvre d’Ellroy est faite d’ambitions croissantes et d’élargissements successifs – de son histoire personnelle à l’histoire de sa ville, Los Angeles, avec notamment Le Dahlia noir et L.A. Confidential, puis à l’histoire des Etats-Unis, dont Underworld USA constitue l’aboutissement provisoire. «L’Amérique n’a jamais été innocente», répète volontiers Ell­roy. Fondée sur le racisme, le génocide, l’esclavage, le fanatisme religieux et la cupidité, c’est une nation violente dont l’évolution peut légitimement se lire – et se raconter – comme un roman noir.

Les deux premiers volets de la trilogie américaine, American Tabloid (1995) et American Death Trip (2001), couvraient les années 1958 à 1968, marquées par la crise de Cuba, le mouvement des droits civiques, la guerre du Vietnam et trois assassinats politiques spectaculaires: John et Robert Kennedy, Martin Luther King. S’inspirant des théories du complot foisonnantes à l’époque, Ellroy explore les coulisses de ces assassinats en donnant les premiers rôles à une constellation de pouvoirs souterrains malfaisants: le FBI, dirigé d’une main de fer par John Edgar Hoover, anticommuniste véhément, raciste impénitent et homosexuel refoulé; les parrains de la mafia, pourvoyeurs de drogues et nostalgiques des casinos de Cuba; le Ku Klux Klan et autres suprématistes blancs, acharnés à contrer la croisade de Martin «Lucifer» King; le producteur Howard Hugues, milliardaire reclus obsédé par l’hygiène; et les exilés anticastristes cubains, résolus à reconquérir leur île après le désastre de la baie des Cochons.

Grands marionnettistes d’une vaste dramaturgie, l’inamovible Hoover et les ineffables parrains sont toujours présents dans Under­world USA, qui commence peu après l’assassinat de King et décrit l’avènement de Nixon le Truqueur, élu grâce aux millions de la mafia qui a saboté la campagne de son adversaire avec le soutien tacite du FBI. Mais, comme toujours chez ­Ellroy, ce sont les seconds couteaux qui occupent le devant de la scène: hommes de main, agents doubles et autres mercenaires qui sont la piétaille d’une série de combats douteux. Les trois principaux protagonistes sont ici Dwight Holly, agent du FBI, homme de confiance de Hoover; Wayne Tedrow Jr, ancien flic devenu trafiquant d’héroïne, fils d’un ponte du Ku Klux Klan qu’il a brutalement tué avec la complicité de sa belle-mère et maîtresse; et Don Crutchfield, apprenti détective taciturne et voyeur compulsif, qui ressemble à bien des égards au petit voyou que fut le jeune James Ellroy. Ces personnages peu recommandables sont impliqués dans un foisonnement d’intrigues en interactions mouvantes, de l’énigme d’un braquage non résolu à celle du meurtre d’une sorcière vaudoue, en passant par des manœuvres plus spécifiquement politiques. On voit ainsi le FBI infiltrer des mouvements d’émancipation noirs pour les déconsidérer en les impliquant dans un trafic d’héroïne. On voit la mafia escroquer subtilement Howard Hugues à Las Vegas, puis tenter de s’établir à Saint-Domingue pour ressusciter l’empire perdu des casinos de Cuba. On voit enfin l’argent de l’héroïne servir à financer des raids anticastristes, avec des paramilitaires jouant joyeusement à qui rapportera au Kamp du Klan le plus de scalps de barbudos égorgés.

Staccatos de mitraillettes

Croisant constamment le réel et la fiction, James Ellroy fait intervenir dans leurs propres rôles des militants politiques, des sportifs et des people de cinéma (dont l’acteur Sal Mineo, utilisé pour faire chanter des homosexuels), réinventant l’histoire avec une audace, une démesure toute shakespearienne. La folie de l’époque passe bien sûr par la langue (argot des gangs, expressions racistes et homophobes, inflexions traînantes des «méééchants frères» noirs) et surtout par le style. Avalanches de phrases sèches, staccatos de mitraillettes ciselant les descriptions au scalpel, comme s’il fallait faire court pour aller plus vite tant il y a de choses qui se passent en même temps et qu’il serait dangereux de manquer – tiens, encore un cadavre, un nouveau complot, une drôle de remarque qui est peut-être un indice?

Retournement moral

L’écriture minimaliste d’Ellroy est exigeante, par-delà son apparente simplicité, tant elle requiert une attention de chaque instant, de chaque ligne. Dans ses meilleurs passages, le roman induit une sorte de transe, comme un rêve de fièvre dont on n’aurait pas envie de sortir. Le lecteur partage ainsi le sort de personnages qui semblent hantés, possédés par des rêves qui n’ont pas la lumineuse évidence de celui dont parlait Martin Luther King. Rêves de pouvoir, de revanche, de haine, de remords. Rêves tourmentés que certains protagonistes exacerbent en recourant à de redoutables herbes haïtiennes.

La noirceur d’Underworld USA n’est pourtant pas absolue. Les marionnettistes qui ont fait tuer King et les Kennedy semblent avoir remporté la partie, mais c’est une victoire à la Pyrrhus qui n’empêche pas la société américaine d’évoluer vers l’égalité raciale et sexuelle. John Edgar Hoover lui-même, frappé de sénilité, ne contrôle plus ses hommes comme des pantins. Ses nervis lui mentent, mènent double jeu, fomentent leurs propres complots. Richard le Roublard va gagner sa réélection, mais le scandale du Watergate se profile à l’horizon. Le changement d’ère affecte les héros du roman, qui se voient moralement «retournés» à force de lassitude face aux implications de leurs forfaits, et surtout en raison de rencontres avec des femmes d’exception: des militantes de gauche, Karen la non-violente et Joan la Déesse Rouge, dont Dwight Holly tombe follement amoureux. Ellroy le fiévreux ménage dans son torrent de violences quelques belles scènes de sexe, ni mièvres ni graveleuses, plages de respiration et de liberté dans lesquelles hommes et femmes semblent pouvoir enfin révéler leurs vraies natures. A la fin du roman, Crutchfield le Mateur se sent dès lors «devenir Rouge» en souvenir de sa rencontre avec la charismatique Joan. Le romantisme de ces trajectoires de conversion n’appartient plus à l’Histoire mais à la fiction, à la fable. Il y a dans le monstrueux pavé de James Ellroy quelque chose du brillant Avatar de James Cameron: même volonté d’en découdre avec la violence d’un passé impérialiste, à travers l’évolution d’un agent double qui finit par prendre fait et cause pour ceux qu’il était censé trahir. La ressemblance s’arrête là. Under­world USA n’a pas la luminosité un rien manichéenne d’Avatar, et on peut faire confiance à Ellroy pour nous livrer dans quelques années une autre tranche saignante d’histoire étasunienne, tout aussi noire et intensément paranoïaque.

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