Très tôt reconnu par ses pairs, Gainsbourg a dû attendre 1979 et sa Marseillaise sacrilège pour devenir un héros hexagonal. Le monde anglo-saxon aura mis plus longtemps à se laisser séduire. En 1969, «Je t'aime moi non plus», duo en «râles mineurs», reste un succès sans lendemain. Passé la Manche et plus encore l'Atlantique, Gainsbourg n'existe pas avant sa mort.

Beck: «Aux Etats Unis, ses fans sont généralement de jeunes urbains branchés. Aux alentours de 1993-94, ces gens-là ont commencé à en avoir marre du «grunge» et se sont tournés vers le passé. Lorsqu'il n'y a plus eu de disques «garage» sixties à dénicher, ils se sont tournés vers l'Europe.» Deuxième coup de pouce en 1997, lorsque Polygram décide de distribuer une partie du catalogue Gainsbourg aux USA: John Zorn, pape de l'avant-garde new-yorkaise, se penche sur la question et revisite le répertoire du Français sous le générique «Great Jewish Music» [sic].

On se presse dès lors au portillon pour goûter au biberon acidulé de Melody Nelson. Parmi les hommages explicites, April March et son Gainsbourgsion ou Mick Harvey pour deux albums de reprises (Intoxicated Man et Pink Elephants). D'autres se joignent bientôt au peloton: Portishead, Radiohead, Sonic Youth, The Divine Comedy, Tindersticks….

Et si dans les milieux électroniques ou hip-hop, la référence se limite souvent au repiquage d'un son (Mirwais décalque la ligne de basse de «Cargo culte», De La Soul celle de «En Melody»), c'est surtout le non-conformisme absolu de Gainsbourg qui fait école.

«La musique de Gainsbourg me procure la même sensation que lorsqu'on me parlait de rock'n'roll quand j'étais gosse: je ne savais pas si ça parlait de sexe, de drogue ou de quoi que ce soit d'autre, mais ça avait l'air merveilleux, explique Steve Shelley (Sonic Youth) dans le numéro spécial des Inrockuptibles. Je ne pourrai jamais assez le remercier de nous avoir servi de passerelle vers un monde dont nous ne soupçonnions pas l'existence. Tout ce que nous connaissions de la France, c'était Téléphone et Plastic Bertrand.»