Ils n’ont pas eu grand-chose à dire sur Invictus: les témoins de l’époque affirment même que le film d’Eastwood – hormis l’escamotage de l’épisode douteux durant lequel les All Blacks néo-zélandais perdirent la finale après avoir mal supporté un buffet frelaté – est même plutôt fidèle à la réalité. Par contre, l’association qui défend les acteurs sud-africains, la Creative Workers’Union (CWU), est sortie de ses gonds en apprenant qu’après Invictus, une nouvelle fois, un film parlant de leur pays sera interprété par une star hollywoodienne. Le vétéran du cinéma sud-africain Darrell Roodt a en effet choisi Jennifer Hudson, oscar du meilleur second rôle féminin pour Dreamgirls, pour incarner la très controversée Winnie Mandela, dans un prochain Winnie.

«Cette décision doit être annulée immédiatement», a tonné récemment Oupa Lebogo, le directeur de la CWU: «Les acteurs sud-africains sont sous-estimés, c’est un manque total de respect.» Même le fait que la quasi totalité des emplois d’acteurs de second rôle, de figurants et de techniciens, dans Invictus et Winnie, soient attribués à des Sud-Africains ne les a pas calmés.

TV hégémonique et piratage

Derrière cette frustration, il y a bien sûr un enjeu économique: un film a davantage de chance d’exister si une vedette internationale y est associée. La cinématographie sud-africaine connaît des succès: U-Carmen de Mark Dornford-May (Ours d’or de la Berlinale 2005), Totsi de Gavin Hood (Oscar du meilleur film étranger 2006) ou le récent pamphlet de science-fiction District 9 de Neill Blomkamp (200 millions de dollars de recettes l’an dernier). Mais ces réussites masquent une réalité désolante. Ce cinéma est rongé par le piratage, par des politiques démissionnaires et par une télévision hégémonique, en particulier la chaîne M-Net qui est en train de faire main basse sur les droits des films de tout le continent, sans pour autant leur assurer un avenir populaire.