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«L’amie prodigieuse», deux destins napolitains en images

L’adaptation en série TV de la populaire tétralogie d’Elena Ferrante réussit à être aussi singulière que les romans. Elle dresse une géographie intime et sociale d’un morceau d’Italie

Le premier enjeu, sans conteste, était la distribution. Le choix des actrices qui allaient incarner, jusqu’à la parole en dialecte napolitain, Elena et Lila, les héroïnes de la saga d’Elena Ferrante, soit quatre romans qui forment un best-seller international.

Les chiffres ont circulé: les producteurs de la série ont passé huit mois à chercher leurs perles rares, ont auditionné 9000 enfants et 500 adultes, pour la plupart de la région de Naples, professionnels et amateurs mélangés. Au final, à ce stade – c’est-à-dire l’adaptation du premier volume, en huit épisodes –, deux tandems ont été retenus afin de jouer les filles enfants puis adolescentes, sans compter Elena dans le temps présent, la soixantaine.

Pour les plus jeunes, Ludovica Nasti est une Lila façon sauvageonne, Elisa Del Genio, une Elena bien sage. Vers les années de puberté, Gaia Girace, en Lila, garde un air de liberté farouche, tandis que Margherita Mazzucco assoit le sérieux d’Elena à l’heure de l’approche des garçons-boucs et celle des premières règles.

Les risques d’une telle adaptation

Il y avait de nombreux risques dans cette entreprise d’adaptation tenue par la Rai, avec HBO, orchestrée par le réalisateur Saverio Costanzo et plusieurs auteurs, dont la mystérieuse Elena Ferrante elle-même. Canal+ la propose ces jours. Le résultat a la patine nécessaire à cette histoire de deux amies évoluant dans l’Italie des années 1950, marquée par les déchirures de la guerre et les promesses d’une nouvelle ère économique.

L’amie prodigieuse, en images, se révèle très fidèle au premier roman – le plan est de quatre mini-séries, une pour chaque livre. Entre autres, les auteurs réussissent à limiter la voix off, qui aurait pu constituer la commode béquille pour raconter une histoire qui est, en elle-même, un grand flash-back.

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On est loin de «Quebert»

Car la plume d’Elena Ferrante n’est pas, pour prendre une autre récente adaptation, celle de Joël Dicker. Evoquant son travail, le cinéaste Jean-Jacques Annaud aime à dire que le roman La vérité sur l’affaire Harry Quebert est déjà un scénario: la temporalité y est simple, et l’image omniprésente. L’amie prodigieuse, elle, se présente comme un livre de souvenirs, la réminiscence d’une puissante amitié au moment où, soixante ans plus tard, l’une des deux complices a disparu.

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Le quartier, étonnant

Ce qui étonne d’abord, en découvrant cette adaptation, est la manière dont les concepteurs ont fabriqué le quartier, ce creuset des fillettes et des fortunes familiales. La zone des habitats populaires paraît très éloignée du centre de Naples – ce qu’écrit Elena Ferrante, lorsqu’elle évoque l’aventure d’une échappée vers la ville ou la mer; toutefois, dans la série, l’isolement de ce carré d’immeubles est patent.

Dans sa première époque, le feuilleton a un air très à l’ancienne, avec des figurants qui figurent, qui déambulent dans le cadre, sans grand dessein. On peut même trouver le quartier artificiel, terne, trop calme. C’est sans doute une manière de poser les vides, familiaux et même physiques, de l’après-guerre. Les choses prennent un virage dès le troisième volet, lorsque les filles se développent, que l’Italie grandit.

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La violence, des mots aux gestes

Et monte la violence. La vraie, celle qui heurte, qui claque, qui brise. Petites, Lila et Elena se font peur en frappant à la porte de Don Achille, l’ogre; mais la terreur réelle vient plus tard, lorsque éclate cette brutalité des paroles puis des actes, les mots et les coups. Les filles sont perdues et pourtant centrales, c’est à leur propos – ou à leur nom malgré elles – que les hommes se tabassent, l’autre motif étant l’argent ou sa figuration publique.

Mise en images, L’amie prodigieuse dessine une géographie intime et napolitaine à la fois. Les corps qui s’allongent et s’interrogent, les avancées dans la ville, pour Elena et son lycée, ou les manœuvres locales de Lila. Gagner en territoires signifie aussi creuser sa place dans une cité où l’on meurt encore vite, parfois. Ce monde-là, brutal, a ses promesses, mais y grandir constitue une bataille. Et la constante discussion, même muette, entre les deux amies leur permet de s’y inscrire. La série arrive ainsi à être aussi singulière que les romans qui l’inspirent. Une histoire italienne.

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