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L’amitié est un pas de deux extatique selon Zadie Smith

Dans «Swing Time», l’auteure britannique met en scène l’amitié naissante de deux fillettes métisses habitées par le démon de la danse. Une même passion qui scellera un lien indéfectible, malgré les vicissitudes de la vie

Avec Zadie Smith – née à Londres en 1975 d’un père anglais et d’une mère jamaïcaine –, c’est la «couleur café» chère à Serge Gainsbourg qui a fait une entrée éclatante dans les lettres d’outre-Manche, à l’orée des années 2000. Au programme: métissage, brassages linguistiques, confrontations ethniques et religieuses dont la capitale britannique est le turbulent théâtre. Avec des personnages qui sont des arlequins modernes: confrontés aux tumultes de l’ère post-coloniale, ils ont du sang mêlé dans les veines et ils vivent en équilibre instable entre plusieurs cultures. «Nous n’avons pas une identité bien définie, c’est par nos actions que nous découvrons ce que nous sommes», dit Zadie Smith.

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Ce beau programme, elle l’a mis en œuvre dès son premier roman, Sourires de loup – traduit en 2001 chez Gallimard –, une saga survoltée qui plonge dans le maelström d’un quartier cosmopolite de Londres – Willesden – où s’entassent tous les déracinés de la planète, sous les regards croisés de Shiva et d’Allah. On retrouve les mêmes obsessions dans le second récit de Zadie Smith, L’homme à l’autographe, dont le héros – un Janus déboussolé, juif par sa mère et Chinois par son père – est contraint de surfer sur l’écume d’une identité fantoche. Et dans Ceux du Nord-Ouest, la romancière nous entraîne de nouveau dans la banlieue londonienne, un melting-pot explosif où vont se rencontrer deux femmes qui, nées dans la même cité HLM, se refuseront à rompre leurs liens d’amitié, même si la vie fera tout pour les séparer.

Ce sont encore deux destins croisés que Zadie Smith met en scène dans Swing Time, son nouveau roman. Quant aux décors, ils n’ont pas changé: nous sommes une fois de plus du côté de Willesden, où «flottent des relents doucereux de narguilé, de couscous, de kebab et de gaz d’échappement». Avec, à chaque coin de rue, la même précarité et les mêmes ségrégations. «Il faut être tout le temps en colère pour survivre ici, c’est elle, la colère, qui nous fait tenir le coup», dit un personnage du roman.

Rêves de gloire

Ouverture: en 1982, un samedi matin, deux fillettes métisses – Tracey et la narratrice du roman – se rencontrent lors d’un cours de danse, et ne vont plus se quitter tout au long de leur enfance. «Nous avions exactement la même couleur de peau, à croire qui nous avions été fabriquées dans le même tissu marron clair. Nos taches de rousseur se concentraient aux mêmes endroits, et nous avions la même taille», se souvient la narratrice, enchantée d’avoir trouvé une âme sœur grâce à l’adorable petite Tracey, qui danse à merveille en se donnant des airs de «Shirley Temple basanée». Unies par leur passion pour Fred Astaire et pour les comédies musicales hollywoodiennes, les deux gamines caresseront les mêmes rêves de gloire, de falbalas et d’exploits chorégraphiques sous les feux de la rampe.

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Il y a pourtant quelque chose qui les sépare: leurs mères, que tout oppose. Celle de la narratrice est une Jamaïcaine intello, très politisée, militante, qui adore James Baldwin sous ses allures d’Angela Davis londonienne. Tout le contraire de la mère de Tracey, une Blanche kitsch, obèse et éthérée, «couverte de paillettes à tout va», totalement indifférente aux combats intellectuels, et flanquée d’un époux noir qui prétend avoir été l’un des danseurs de Michael Jackson avant de passer par la case prison.

Des pieds ailés

Dans ces quartiers multicolores où règnent la différence et la diversité, Zadie Smith invente deux petites «siamoises» qui vont traverser l’adolescence main dans la main, avant de s’éloigner l’une de l’autre, de se retrouver, de se séparer de nouveau au fil des années. Tracey, la plus audacieuse, a le swing dans la peau. «Ses pieds ressemblaient à deux colibris en plein vol», écrit Zadie Smith, qui raconte comment sa carrière de danseuse professionnelle va démarrer, puis stagner lamentablement parce qu’elle n’aura pas la force psychologique d’assumer un tel rôle.

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Quant à la narratrice, au grand dam de sa mère, elle deviendra de plus en plus fantomatique en vivant dans l’ombre d’une pop star internationale, la très charismatique Aimée, dont elle sera l’une des assistantes. «Ma voix incarne notre temps. Je veux chanter notre putain d’époque, ici et maintenant. […] Les gouvernements sont inutiles, on ne peut pas avoir confiance en eux. Si on veut un vrai changement dans ce monde, c’est à nous, les célébrités, de le mettre en œuvre», professe cette Aimée – mélange de Madonna et d’Angelina Jolie – qui finira par entraîner la narratrice en Afrique pour réaliser un projet caritatif spectaculaire: aller construire une école pour filles, sous les flashs des journalistes de Rolling Stone, avant d’adopter – ou de kidnapper? – un bébé noir en pleine brousse.

Catharsis miraculeuse

«Il semblait logique aux yeux de tous qu’Aimée pût se procurer cet enfant aussi facilement qu’elle aurait commandé un sac en édition limitée au Japon», ironise la narratrice, laquelle repartira sur les traces de sa chère Tracey parce que, dit-elle, «j’ai un devoir sacré envers elle».

On en reste là, au terme d’un roman parfois bavard – et trop décousu sur le plan de la chronologie. Mais l’auteure de Sourires de loup est toujours aussi convaincante quand elle se met à méditer sur la célébrité. Sur les bonheurs et les désillusions de l’amitié. Sur la charité-spectacle. Sur le quotidien de ces stars cousues d’or qui, errant d’aéroports en studios d’enregistrement, perdent tout enracinement et toute vie privée. Et sur cette catharsis miraculeuse que représente la danse, pour deux petites filles qui ont le swing au cœur.


Roman
Zadie Smith
Swing Time
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Philippe Aronson
Gallimard, 470 p.

Citation:

«Nous n’avons pas une identité bien définie, c’est par nos actions que nous découvrons ce que nous sommes»

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