Scène

L’amour du combat au féminin à la Comédie de Genève

Chirine Boussaha et Haby N’Diaye n’étaient jamais montées sur les planches jusqu’en 2016. Avec huit autres jeunes femmes vibrantes, elles racontent leur France métissée et offrent un spectacle merveilleux de punch et de lumière

La dernière fois, c’était au siècle passé, mais on n’est plus très sûr. Cette émotion qui se propage comme la lave de pupilles en pupilles, ce plaisir qui soude une salle, cette attention grave et heureuse, la Comédie de Genève ne l’avait plus vécu depuis longtemps. Mardi, aux saluts, le public a ovationné debout F (l) ammes, débordé par la gratitude. Même Fanny Ardant début octobre, même Isabelle Huppert, même Charlotte Rampling dans ces murs, n’avaient pas suscité cette ferveur.

Le baptême du feu

Mais assez de suspense. De qui parle-t-on? Des dix actrices solaires – électriques, embuées, cavalières – réunies par l’auteur et metteur en scène Ahmed Madani. Ensemble, ils signent F (l) ammes (Actes Sud), spectacle où se croisent les destins de femmes françaises à la peau mate, aux racines créoles pour l’une, ivoiriennes pour l’autre, algériennes pour l’autre encore. Leurs parents ont cru que la France était un eldorado. Et elles, elles ont grandi dans des quartiers qui sont souvent des impasses, dans des familles qui sont parfois des centrifugeuses, aux prises avec des traditions qui riment, dans le pire des cas, avec mutilation.

Leurs histoires mêlées pourraient être une variante lumineuse de La Misère du monde, cette enquête-somme de Pierre Bourdieu. C’est le tableau d’une intégrité arrachée aux fatalités, d’une impatience de vivre, quitte à tanguer dans l’entrelacs des origines. Le nom de ces comédiennes? Anissa Aou, Ludivine Bah, Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Ghemzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki, Haby N’Diaye et Inès Zahoré.

Libérer la parole qui charbonne en soi

Aucune n’avait jamais figuré dans un générique. Normal. En 2015, ce bataillon juvénile n’aurait jamais imaginé tourner comme il le fait à travers la France depuis que F (l) ammes a vu le jour en novembre 2016. Le théâtre, ce n’était pas pour elles. A l’origine, Ahmed Madani a cette idée, qu’il partage avec d’autres artistes contemporains: faire entrer en scène ceux et celles qui pensent qu’elle n’est pas faite pour eux, que leurs mots sont trop gringalets pour cette lumière. Il monte un concept qu’il appelle «Face à leur destin», socle sur lequel il organise des ateliers dans plusieurs villes. Pas pour jouer Shakespeare, mais pour libérer ce qui charbonne au fond de soi.

Un premier spectacle naît, avec des garçons, raconte-t-il après la représentation. «Puis j’ai eu envie de poursuivre avec des filles. Je voulais avec elles mélanger la grande histoire et la petite. Pendant deux ans, j’ai rencontré une centaine de jeunes femmes, à raison de quinze participantes au maximum par session. Elles parlaient de leurs origines, de leurs métiers, de leurs familles. C’est ainsi que j’ai rencontré les dix comédiennes de F (l) ammes. Elles n’avaient jamais suivi de cours de théâtre, mais elles avaient une singularité.»

La suite revient à apprendre ce qu’il y a de plus difficile sur les planches: la sincérité, qui ne peut se vivre sans assise technique. Pendant trois mois et demi, Ahmed Madani écrit à partir de ce que ses interprètes racontent, quitte à affiner, à reformuler, à anticiper le tressage, ce jeu avec la vidéo. «Il ne fallait surtout pas qu’elles jouent, il fallait qu’elles adressent leur histoire au public.»

La tendresse après le karaté

La beauté de F (l) ammes, ce sont donc dix présences honnêtes, des présences qui ont la grâce de ce qui ne triche pas. Et des récits parfaitement faufilés, sur lesquels passe parfois le film d’une forêt originelle – comme un arrière-pays. Ecoutez par exemple Ludivine, elle ne se souvient plus tout à fait qu’elle vient de Guinée; elle se rappelle très bien que son père ouvrier l’a emmenée au cinéma et au théâtre. L’ironie l’éclaire: «Je suis devenue une intellectuelle de gauche, bobo.»

Anissa, qui porte le voile, raconte comme elle a fait le cheval à l’école pour une Marie-Gabrielle qui avait des marottes équestres. Chirine, elle, est ceinture noire de karaté. Un jour, elle a failli frapper son père, qui interdisait à son petit frère de desservir la table. Dans la soirée, elle lui a dit l’impensable: qu’elle l’aimait.

La vie comme un sport de combat. Car l’angélisme n’a pas cours dans F (l) ammes. Le racisme est un camouflet au quotidien. Mais monter sur scène est une façon de déjouer cette machine infernale. Et de s’intégrer avec panache sans rien renier, sans prétendre non plus à l’exemplarité. En apothéose, Ludivine, Chirine et leur bande dessinent dans l’air une figure énigmatique: leur mère, telle qu’elle les hante et les escorte. Ce théâtre choral est aussi intime. On en sort chacun avec sa petite part de feu.


F (l) ammes, Comédie de Genève, jusqu’au samedi 11 novembre.

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