Les histoires d’amour sont des légendes. Ses protagonistes en brodent l’origine, font défiler dans la mémoire ses guipures, récrivent le détail qui console de l’ensemble. La légende tient lieu de dividende, quand la fortune est passée. Kiss and Cry, dès vendredi au Bâtiment des forces motrices à Genève, répand l’encens de cette légende. Avec ce spectacle, le cinéaste Jaco Van Dormael et la chorégraphe Michèle Anne De Mey construisent un mausolée pour amants, sauf que ce mausolée est traversé par un train électrique emprunté au Père Noël; habité par des personnages Playmobil; balayé par des doigts butineurs, de ceux qui arrachent des larmes sur les claviers.

De quoi parle-t-on? D’une pièce qui, créée au printemps 2011 à Charleroi, ne cesse de tourner à travers le monde. Au cœur de cet engouement, ce que Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael, deux artistes belges unis à la ville et à la scène, appellent la «nanodanse». Qu’entendent-ils par là? Une pièce pour phalanges, figurines, caméra fureteuse et grand écran. En préambule, la scène roucoule, de rossignols en mésanges. La nuit enveloppe encore Gisèle, l’héroïne de Kiss and Cry. Elle a 100 ans, elle a 20 ans, elle n’a pas d’âge, mais se rappelle treize secondes qui ont fait de sa vie une romance. Une nuit dans un wagon, le cahot la jette contre un inconnu, leurs doigts s’entremêlent et cette pression la marque à jamais. Désormais, elle cherchera ces mains partout.

Un peu cucul? Non, joli comme une comptine. Mais voici que sous nos yeux paradent un soupirant à genoux, une exaltée sur pointes. Des violons à chiffonner le ciel accompagnent leurs pas de deux. Ces héros sont en vérité les mains de Michèle Anne De Mey et du danseur Grégory Grosjean, filmées en direct sur un plateau miniature – moins d’un mètre à vue de nez – et projetées sur l’écran.

Pourquoi cet engouement, alors? Parce qu’ici, des artistes éprouvent le vertige de l’illusion. Ils testent un accessoire; exploitent une matière, sable ou eau; conçoivent leurs épisodes comme autant d’installations miniatures, œuvres volatiles que la caméra sublime en paysage. Ils font feu de toutes les ficelles, tout à leur métier d’ombres. Leur gloire? Composer un objet à facettes où tout se tient, le texte de Thomas Gunzig, la mise en scène de Jaco Van Dormael et les pas chassés de l’index et du majeur. Les doigts énamourés de Gisèle ne font-ils pas écho à la facture du spectacle?

Ce qui s’exalte, c’est le double jeu: le truc est exhibé, mais il n’éteint pas le sortilège. L’exécutant agit, tête froide, mais la fiction palpite, appelée autant par le geste imparable de l’interprète que par le désir du spectateur. Kiss and Cry abuse parfois de la séduction. Mais touche parce qu’il joue sur ce ressort de toujours, ce ressort qui est l’enfance du théâtre: être ébloui et comprendre d’où ça vient. On admire la technique: ces doigts effilés qui tournoient sur une plaque de glace, le temps d’une virtuosité de patin; ces mains qui batifolent sur un trapèze, pour faire vivre une passion d’acrobate; mais aussi cette humanité miniature figée sur une banquise, menacée par une crevasse. Car c’est de cela qu’il est question: des fantômes qui restent quand le bal du désir est passé; de ces amis disparus qui errent dans le château ambulant de nos mémoires; de ces amours qui clapotent en murmures. Il y a soudain cette glace qui crisse et s’ouvre sous les pieds de Gisèle. Un trou noir, celui où s’engouffrent carnet Moleskine, agenda et éventail. Parfois, une formule chasse le spleen: «L’amour est comme une râpe à fromage. Pour le fromage, c’est bien. Pour le reste, ça ne sert à rien.»

Kiss and Cry est un requiem. D’un chapitre à l’autre, une vieille dame fait le guet dans sa maison. Une girafe meurt dans un jardin dévasté. Un homme, une femme s’aiment à une fenêtre. Des mains jouent les consolatrices. Le Marquis de Sade, qui n’est pas un sentimental, écrit dans Aline et Valcour ou le roman philosophique: «Sur les traits que ma main trace, le chagrin coule malgré moi.» Il y a quelque chose de cet ordre-là dans cette saga digitale. Avec, en guise de clarté, la fantaisie de Jaco Van Dormael et de Michèle Anne De Mey. Ils ont fomenté un début de fable dans leur cuisine, posant ici et là les jouets de leurs enfants. Puis ils ont appelé des amis. La suite s’est inventée dans leur grenier. Gisèle est une femme-araignée. Sa toile est une fête.

Kiss and Cry, Genève, Bâtiment des forces motrices, du 16 au 18 novembre, ve et sa à 20h30, di à 18h. 1h20. Billetterie: www.adc-geneve.ch

«L’amour est comme une râpe à fromage. Pour le fromage, c’est bien. Pour le reste, ça ne sert à rien»