L’éclat d’un amour absolu. Sa folie. Sa virtuosité déraisonnable. Une mère, un fils dans l’Italie des années 1920. Il meurt, adulte, dans son lit d’enfant. Mais elle dit non à cette cruauté. Oui, vous avez bien lu, elle refuse le poids de ce cadavre. Elle décide qu’il vit, ailleurs, c’est-à-dire en elle, par elle, par-delà les convenances, les simagrées de l’église. Avec La vie que je t’ai donnée, Luigi Pirandello avance dans la nuit, celle où rôdent nos absents, celle où maraudent les inconsolés, celle où les vivants tricotent des subterfuges pour que les morts ne soient plus tout à fait morts. Au Théâtre de Carouge, le metteur en scène Jean Liermier entraîne neuf comédiens dans une maison hantée. Le spectacle est honnête et pénétrant, personnel et classique comme la toile d’un petit maître.


Mais chut. Vous venez d’entrer chez Donna Anna. Elle est dans la chambre d’à côté, à genoux, devant son fils à l’agonie. Sous vos yeux, une antichambre presque vide, si ce n’est à main gauche, face à la fenêtre, une écritoire et une chaise. On chuchote, on complote. C’est le curé (Yann Pugin), carcasse montagnarde et Donna Fiorina (Hélène Alexandridis), la soeur de Donna Anna. Elle dit: «Elle l’a désormais en elle, la solitude. Il suffit de regarder ses yeux pour comprendre qu’il ne peut plus lui venir d’autre vie du dehors…» Elisabetta (Elena Noverraz), la servante, trottine avec une grande jatte. Un diable voûté surgit, c’est Michel Cassagne dans la peau du jardinier. Et voici que Donna Anna (Clotilde Mollet) sort des limbes, enfin. On la voudrait accablée. Elle est exaltée: «Il suffit que le souvenir soit vivant, moi je dis, et le rêve est vie, voilà! Mon fils tel que moi, je le vois: vivant! vivant!»


Mettre en scène La Vie que je t’ai donnée, c’est trouver son climat, la nuit qui s’enlise, le fantôme d’amour qui guette, la clarté d’un miracle intime enfin. Voyez le décor conçu par Yves Bernard, il s’étire d’un hors-champ à l’autre, la chambre du défunt d’un côté, le jardin de l’autre. Les protagonistes évoluent entre deux mondes, un bleu-gris où perle l’aube, sous le pinceau de l’éclairagiste Jean-Philippe Roy. Mais le climat, c’est aussi les acteurs. Jean Liermier les a choisis avec un art consommé.


A propos de Donna Anna, Pirandello écrit qu’elle a «dans les yeux une lumière et sur les lèvres une voix tellement à «elle» qu’elles la feront comme religieusement seule parmi les gens qui l’entourent.» Avec sa crinière à la Edith Piaf, menue mais acharnée, l’intense Clotilde Mollet exhale une joie inquiétante. Hélène Alexandridis, elle, est une porcelaine qui se fissure à vue, elle tangue sur le vaisselier, son équilibre précaire vous fait vaciller. Ecoutez-la, elle vient de retrouver ses deux grands enfants, Lida (Stéphanie Schneider) et Flavio (David Casada), de retour d’un séjour à l’étranger, et elle ne les reconnaît pas. «Il fait déjà noir ici. Je vous cherche des yeux parce que c’est tout juste si je vous vois…»


La Vie que je t’ai donnée se frotte à ça, à ces extinctions minuscules qui endeuillent nos firmaments, à ce parchemin troué qui est celui de nos affections, quand un être ne ressemble plus à ce qu’il a été, à ce qu’on a aimé en lui. Donna Fiorina sent que ses enfants lui sont désormais étrangers. Donna Anna, elle, a ce privilège: le vivant ne fait pas obstacle à son amour; son fils défunt est son captif; elle peut se glisser dans son histoire, finir une lettre qu’il avait commencée à l’intention de Lucia (Sara Louis), la femme qu’il a chérie. Mais voici que celle-ci débarque, elle est enceinte des oeuvres du fils. Donna Anna lui cache la vérité pour la projeter dans son roman: elle la fait dormir dans la chambre de son amant disparu. La voici prise dans les filets d’un songe, dont sa propre mère (Viviana Aliberti) peinera à l’arracher.

Luigi Pirandello écrit avec vue sur le cimetière, il s’intéresse à la vie des morts, à ce qu’ils font de nous. A la sortie de la première guerre mondiale, il est cerné par les absences. Sa fille adorée rallie l’Amérique du Sud, son épouse, Antonia Portulano, est enfermée comme folle. Son monde se dépeuple, comme le raconte l’essayiste Marjorie Bertin dans le dossier stimulant que L’Avant-scène théâtre consacrer au spectacle. Ecrire alors, c’est poursuivre le vivant par-delà ce qui s’efface, mieux, le rattraper.

Donna Anna n’est pas folle. Elle a choisi sa fiction. Son amour relève d’une foi d’hérétique. Nos fables sont les habits que nous taillons pour nos absents, souffle Pirandello. Elles ne guérissent pas, elles rendent – un peu- supportable l’irréparable. Elles font de nous aussi des fantômes, parfois même ensoleillés. Cet instant, après que Donna Anna a couché Lucia dans le lit de son fils. Clotilde Mollet revient vers nous, transfigurée; elle sautille comme une fillette et lance: «Il vit.»


La Vie que je t’ai donnée, Théâtre de Carouge, jusqu’au 14 février; rens. 022/343 43 43 et www.tcag.ch; puis Théâtre Kléber-Méleau, Renens, du 1er au 20 mars.